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Réparer les vivants de Katell Quillivéré

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Simon a 16/17 ans. Sa vie c’est le surf et Juliette. Un matin, alors que le jour dort encore, il part avec ses deux amis pour une séance de surf dans une mer déchaînée. Le retour en voiture est fatal à Simon qui ne portait pas sa ceinture de sécurité. Là, sur ce lit d’hôpital, Simon semble endormi, son visage est serein malgré la multitude de tuyaux qui entrave son corps. Un corps encore chaud que les machines autour de lui maintiennent en vie.

À plusieurs centaines de kilomètres de là, une femme attend une greffe qui pourrait la sauver.

Adapté du livre de Maylis de Kerangal sorti en 2014 (vous pouvez retrouver mon billet au sujet de ce livre ici) et portant le même titre, ce film m’a fait le même effet que le roman. Un uppercut. Un film ramassé en 1h40, dense, fort, très documenté et porté par une kyrielle d’acteurs qui tous ont leur importance sans qu’aucun ne phagocyte l’autre. Chacun est le maillon d’une chaîne entre mort et vie. Au-delà de l’incommensurable chagrin de ses parents, Simon va vivre et faire vivre d’autres histoires, d’autres personnes. Tout le talent de Katell Quillivéré est ici, dans cette capacité qu’elle a à faire d’un événement dramatique une pulsion de vie qui diffuse tout autour d’elle. La mort génère de la rencontre et c’est la vie qui circule à travers tous ces êtres.

Vous sortirez du cinéma à coup sûr bouleversé, chamboulé, étrillé mais convaincu qu’il est crucial de faire connaître à vos proches votre souhait quant au don de vos organes en cas de mort cérébrale. Après avoir vu Réparer les vivants, on ne peut que vouloir donner.

Pour voir la bande-annonce : c’est par là …

 

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À ce stade de la nuit de Maylis de Kerangal

Couverture à ce stade de la nuit de Maylis de Kearangal

« Écrire le paysage ». Un thème fixé par les organisateurs des Rencontres littéraires en pays de Savoie auquel a répondu Maylis de Kerangal en juin dernier, par À ce stade de la nuit. Essai littéraire sur ces endroits entre deux mondes, sur ces moments où la vie peut basculer… comme à Lampedusa, par exemple. C’est cette île italienne de 20 km2 qu’a choisi d’évoquer Maylis de Kerangal, terre de tous les changements possibles pour les migrants, dénués de tout et voulant croire à un eldorado européen. Ceux qui parviennent à y accoster sont le plus souvent refoulés. Les autres, la grande majorité des autres, s’inscrivent au panthéon de cette cohorte d’anonymes avalés par la mer. Au fil de son récit, sorte de mikado de mots et de sensations, Maylis de Kerangal ajoute d’autres images comme celle de Don Fabrizio, prince de Salina, rôle tenu par Burt Lancaster dans Le Guépard de Luchino Visconti, lui-même tiré du livre éponyme de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Au milieu du XIXe siècle, après le débarquement de Garibaldi en Sicile, Don Fabrizio assiste à la fin de la supériorité de l’aristocratie. Un monde s’efface pour un autre.

À ce stade de la nuit questionne chacun d’entre nous sur ce qui est et n’est plus, sur notre désir de fuir le monde dans une quête éperdue d’identité.

Extrait, page 7 : « Une cuisine, la nuit. L’unique lampe allumée crée au-dessus de la nappe un cône de lumière dorée que matérialisent les particules en suspension – une fois l’ampoule éteinte, je doute toujours de leur existence. Je suis rentrée tard et je traîne, assise de travers sur la chaise de paille, le journal étalé bien à plat et lentement feuilleté, le café du matin versé dans un mug, réchauffé au micro-ondes et lentement bu. Tout le monde dort. Je fumerais bien une cigarette. La radio diffuse à faible volume un filet sonore qui murmure dans l’espace, circule et tournoie comme le ruban de la gymnaste. Je ne réagis pas aussitôt à la voix correctement timbrée qui, inaugurant le journal après les douze coups de minuit, bégaye la tragédie sinistre qui a eu lieu ce matin, je perçois seulement une accélération, quelque chose s’emballe, quelque chose de fébrile. Bientôt un nom se dépose : Lampedusa. Il résonne entre les murs, stagne, s’infiltre parmi les poussières, et soudain, il est là, devant moi, étendu de tout son long, se met à durcir à mesure que les minutes passent – coulée de lave brûlante plongée dans la mer. » Maylis de Kerangal.

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Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal

Couverture Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal

Un été à Marseille, de jeunes adolescents se mesurent les uns aux autres en sautant le long de la corniche Kennedy. Trois plongeoirs naturels servent à départager les courageux des audacieux et des givrés : d’abord trois mètres, ensuite sept mètres et enfin douze. Une hauteur qui donne à la fois la nausée et un sentiment de toute puissance. Dans un monde qui ne sait pas quoi faire de sa jeunesse, qui ne lui offre de lui-même qu’une vision triste et sans avenir, la jeunesse se trouve un terrain de jeu à la hauteur de ses espérances et de la vie qui brûle en elle. La voici réunie chaque jour ou presque sur ce qu’elle nomme La Plate. S’y retrouvent Ptolémée, Mario, Loubna, Eddy, Mickaël, Bruno, Rachid… et Suzanne. La Plate est leur QG, « une scène où ils s’exhibent », « frimer, tchatcher, sauter, plonger, parader, c’est ce qu’ils font quand ils sont là ».

Ce dont ils ne se doutent pas, c’est que Sylvestre Opéra les observe au loin, avec ses jumelles. Chargé de la surveillance de cette zone du littoral, le commissaire incarne une sorte d’antithèse de cette jeunesse exaltée. Si lui se dope à la vodka, les autres s’enivrent des risques qu’ils prennent à sauter de plus en plus haut. Jusqu’au jour où la tolérance zéro face à cette jeunesse désœuvrée est clairement affichée par le maire de la ville…

Une fois de plus, Maylis de Kerangal nous offre un roman à l’écriture nerveuse et juste dans laquelle la fureur de vivre dans sa version contemporaine suinte dans toutes les pages. À croire que cette femme a tout vécu tant elle sait nous immerger dans des mondes totalement différents de Naissance d’un pont qui raconte la vie sur le chantier monumental de la construction d’un pont (billet à lire ici : Naissance d’un pont) à Tangente vers l’est (ici : Tangente vers l’est), rencontre entre un jeune déserteur et une Française dans un train qui roule vers l’est ou encore Réparer les vivants qui aborde avec pudeur et vérité le thème du don d’organes (c’est par ici : Réparer les vivants).

Extrait, page 36 : « Eddy regarde la fille poussée au milieu du cercle, quelque chose le dépasse, il évite son visage mais intercepte le haut de son corps : cou, gorge, épaule, bras. Elle n’est pas d’ici, elle n’est pas des leurs, il le sait, c’est sans équivoque quand pourtant rien, aucun détail – vêtement, maillot, bijoux, coiffure – ne permet de l’épingler sur le cadastre social qu’il a élaboré, partition sommaire, quasi duale, d’une efficacité à toute épreuve, c’est ainsi qu’il s’y retrouve et jamais il ne se trompe.

Les minutes s’écoulent, le silence s’épaissit, la chaleur est lourde, les têtes ne bougent plus : disposées en cercle sur la Plate, elles attendent le verdict. Eddy sait qu’il doit parler, trop long ce silence, trop long, c’est ça, casse-toi, casse-toi, pauvre conne, voilà ce qu’il devrait articuler à voix haute et jeter à la face de la fille, et ensuite il retournerait plonger au Cap, suivi de ses potes, ses potes qui attendent aussi, et piétinent, on ne va pas y passer des heures, il faut la sacquer cette fille, la sacquer et c’est tout, mais Eddy ne dit rien, son élan interne – retenir la fille, prolonger sa présence sur la Plate – contrarie celui de la bande – le bannissement -, il le sent, ce sont des impulsions adverses, il doit trouver quelque chose pour s’en sortir. On va la faire sauter. Il lance ce pronunciamiento, la voix sûre et sans affect, le cercle bouge, un visage s’avance, Mario, treize ans, en paraît à peine onze, cheveux courts et queue de rat dans la nuque, taches de dépigmentation sur la figure, oreille percée d’un anneau de pirate, fluet, les bras noués sur le torse, croix chrétienne, maillot noir slipé, lacet qui pendouille entre les cuisses maigres, il saute depuis l’été dernier, avec ceux de la Plate ; il demande on va la sauter, tu dis, on va tous la sauter ? Eddy sourit sans regarder la fille puis se penche vers le petit qui a parlé et reprend, lapidaire : pas la sauter, la faire sauter, on va lui faire faire un Just Do It. » Maylis de Kerangal.

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Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

Couverture Réparer les vivants de Maylis de KerangalUn uppercut. C’est l’effet que m’a fait le dernier roman de Maylis de Kerangal d’une puissance incroyable, d’une justesse de ton et de mots saisissante.

Simon Limbres est un jeune homme de 19 ans passionné de surf. Et quand la houle est là, pas question de la rater ! C’est ainsi que le lecteur le rencontre, sur un parking désert à 6h00 du matin. Il attend le van qui viendra le chercher pour rejoindre le bord de mer en Pays de Caux, avec Chris et John, la tête emplie des rouleaux que l’on trouve à Hawaï. Il fait horriblement froid cette nuit-là. L’eau promet d’être glaciale. « A deux cent mètres du rivage, la mer n’est plus qu’une tension ondulatoire, elle se creuse et se bombe, soulevée comme un drap lancé sur un sommier. Simon Limbres se fond dans son mouvement, il rame vers le « line up », cette zone au large où le surfeur attend le départ de la vague, s’assurant de la présence de Chris et John, postés sur la gauche, petits bouchons noirs à peine visibles encore. ».

La session terminée, les trois compères frigorifiés mais heureux reprennent la route pour rentrer au Havre. Fatigue, sommeil, défaillance mécanique ? Le van quitte la route. Simon Limbres, assis au centre sur la banquette avant, n’est pas attaché. Son corps est propulsé dans le pare-brise, tête la première. Secouru par le SAMU, Simon Limbres arrive à l’hôpital en état de mort cérébrale. À la consternation, la douleur et la colère s’ajoute cependant une formidable pulsion de vie. Bien que mort, Simon Limbres peut sauver des vies, grâce à son cœur qui continue de battre, ses poumons, ses reins, son foie. A-t-il jamais fait état de sa volonté de donner ses organes au cas où il lui arriverait quelque chose ? Ravagés par la mort de leur fils, Sean et Marianne, ne veulent pas y penser, s’accrochent à l’idée que puisque le cœur de Simon bat encore, Simon va se réveiller. C’est toute l’histoire de ce cheminement que nous raconte Maylis de Kerangal. De la stupéfaction à l’acceptation, en passant par le déni et la colère.

Écrit au scalpel, ce septième roman de Maylis de Kerangal, mélange de tension extrême et de patience infinie, vrille les tripes, accélère nos battements de cœur, donne la nausée, éreinte notre organisme, questionne notre propre posture face au don d’organes. Assurément Maylis de Kerangal fait partie des grands auteurs de ce siècle.

Extrait, page 157, contexte : Sean et Marianne ont accepté le don d’organes. Ils retournent voir Simon, en service de réanimation. « Ils s’approchent du lit aux plis immobiles. Sans doute s’étaient-ils imaginé qu’une altération de l’apparence de Simon suivrait l’annonce de sa mort, ou du moins que quelque chose dans son aspect se serait modifié depuis la fois précédente – couleur de peau, texture, luisance, température. Mais non, rien, Simon est là, inchangé, les micromouvements de son corps soulèvent toujours faiblement le drap, si bien que ce qu’ils ont subi ne correspond à rien, ne trouve là aucune réplique, et c‘est un coup si violent que leur pensée se détraque, ils s’agitent et balbutient, un rodéo, parlent à Simon comme s’il pouvait les entendre, se parlent de lui comme s’il ne pouvait plus les entendre quand les phrases se désarticulent, les mots s’entrechoquent, se fragmentent et se court-circuitent, quand les caresses se heurtent, se changent en souffles, sons et signes s’amenuisant bientôt en un vrombissement continu dans les cages thoraciques, une vibration imperceptible comme s’ils étaient désormais expulsés de tout langage, et leurs actes ne trouvent plus ni temps ni lieu où s’inscrire, et alors, perdus dans les crevasses du réel, égarés dans ses failles, eux-mêmes faillés, brisés, désunis, Sean et Marianne trouvent la force de se hisser l’un et l’autre sur le lit afin d’approcher au plus près le corps de leur enfant ». Maylis de Kerangal.

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Tangente vers l’est de Maylis de Kerangal

Couverture Tangente vers l'est de Maylis de KerangalIl y a d’abord Aliocha, le jeune appelé. Il a épuisé tous les subterfuges pour échapper à l’armée. Le voilà donc à bord du Transsibérien, en route pour un voyage de plusieurs jours qui le mènera jusqu’à sa garnison. Coincé entre des soldats avinés dans un compartiment enfumé et trop étroit pour le nombre qu’ils sont, il décide de déserter, quitte à sauter du train en marche. La providence s’incarnera dans les traits d’Hélène, une Française. Elle est montée en gare de Krasnoïarsk. Le regard lointain, elle semble fuir quelque chose ou quelqu’un. Ils parcourront ensemble plusieurs milliers de kilomètres à l’est toute, l’une cachant l’autre dans son compartiment couchette, dans une ambiance oscillant entre la méfiance et la compréhension, entre la peur et la solidarité.

Une fois de plus, Maylis de Kerangal excelle à nous plonger dans un univers à part, une sorte de huis clos qui pousse les protagonistes à aller au bout d’eux-mêmes. Comme dans Naissance d’un pont, les mots sonnent justes et s’entrechoquent, nous tiennent en haleine. Aliocha et Hélène ne sont pas les seuls à bord du Transsibérien. Les lecteurs y sont aussi, ressentent la tension de plus en plus prégnante au fur et à mesure que l’étau se ressert sur le jeune déserteur.

Extrait, page 15 : « Ils ont quitté Novossibirsk et l’immense gare principale, les hauts murs d’un vert laiteux, le hall carrelé à l’acoustique de piscine municipale – un temple glacé. Aliocha a peur. Putain la Sibérie ! Voilà ce qu’il pense une pierre dans le ventre, et comme pris de panique à l’idée de s’enfoncer plus avant dans ce qu’il sait être une terre de bannissements, oubliette géante de l’empire tsariste avant de virer pays du goulag. Un périmètre interdit, une zone mutique et sans visage. Un trou noir. La cadence du train, monotone, loin d’ankyloser son angoisse, l’agite et la ravive, déroule les files de déportés pioches à la main dans les tempêtes de neige, rameute les baraques frêles alignées au milieu de nulle part, les cheveux que le gel a collés dans la nuit contre les sols de planches, les cadavres raidis sous le permafrost, images tremblées d’un territoire dont on ne revient pas. Dehors l’après-midi s’achève, dans quelques heures ce sera la nuit, mais cette nuit-là ne saurait se peupler de rêves humains. Aliocha le sait aussi, rien ici n’est à la mesure de l’homme, rien de familier ne saurait l’y accueillir, c’est même cela qui le terrorise, cette poche continentale à l’intérieur du continent, cette enclave qui aurait l’immensité pour frontière, cet espace fini mais sans bord – et conforme, c’est étrange, à la représentation que les astrophysiciens donnent de l’univers soi-même -, et ça fout la trouille tout ça, on le comprend sans peine, ça fait peur, et le cœur d’Aliocha bastonne dans sa poitrine quand le train, lui, progresse droit à vitesse constante, tout comme progresse désormais la terreur du garçon » Maylis de Kerangal.

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Naissance d’un pont

Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal

Magistral livre que ce sixième roman de Maylis de Kerangal qui conte la naissance d’un pont dans une petite ville – imaginaire – de Californie, nommée Coca. Si vous ne connaissez pas la vie de chantier, vous allez être servi. Tout y est extraordinairement bien décrit, de la négociation du contrat aux aspects techniques de cette édification pharaonique, en passant par le recrutement des équipes, les arrêts de travail impromptus et la nature du terrain sur lequel prendra place le fameux pont. Mais ce n’est pas tout. Froid sur le papier, ce projet urbanistique prend forme et rugosité avec ceux qui y participent, chaussures de sécurité au pied et casque sur la tête. Ici se croisent les destins d’hommes et de femmes qui n’ont rien de commun, qui tous sont réunis pour un même objectif : celui de construire un pont gigantesque entre deux rives pour satisfaire la folie des grandeurs de l’édile du coin qui imagine, dans ce premier pas vers le développement de « sa » ville, un avenir bien plus grand encore.

D’abord déroutée par la façon d’écrire de Maylis de Kerangal – des phrases longues, dans lesquelles le sujet n’est cité qu’une fois et qui rebondit de verbe en verbe -, je me suis vite retrouvée sur ce chantier. J’ai assisté à cette édification défiant l’entendement, dans la poussière, le bruit et les coups de gueule, j’ai frémi devant le danger encouru par ces ouvriers pour qui ce chantier est une opportunité de sortir de la galère dans laquelle ils pataugent depuis trop longtemps, j’ai pesté face à ces politiques qui ne pensent qu’à ce qu’un tel projet peut leur rapporter sur le plan électoral, faisant fi des efforts, des douleurs et des compétences rassemblés sous leurs yeux. L’écriture de Maylis de Kerangal ressemble à un coup de poing : directe, rapide, sans bavure, haletante, ramassée dans une économie de mots. Elle est en tension, comme un élastique sur lequel on tire qui jamais ne se détend. Elle est à l’image de cette vie de chantier, contrainte par les délais, toujours trop courts, et les pénalités encourues. Un bijou, hommage à ces anonymes qui participent à des projets humains hors du commun, récompensé, en 2010, par le prix Médicis.

Extrait, page 139 : « Affluant des différents sites, les ouvriers sont rassemblés sur l’esplanade et les chefs d’équipe s’alignent face à eux. L’un d’entre eux se racle la gorge et annonce l’arrêt temporaire des travaux. Trois semaines de vacances, les gars. Y a des zoizeaux qui pondent et faut pas les déranger, c’est comme ça les gars, c’est la nature. Remous dans l’assemblée, brouhaha, têtes qui se tournent et cous qui se tendent comme si les corps soudain cherchaient de l’air à respirer un oxygène qui ne mentirait pas, les épaulent ondulent, les mains s’agitent nerveuses au fond des poches – et certaines se referment en poings serrés, gonflées bientôt cramoisies – les jambes flageolent, ou piétinent : à toute allure, l’air se tend sur l’esplanade. Et on va être payé ? Première question qui fuse. Mines ennuyées des chefs d’équipe qui esquivent, ne savent pas, hasardent des consignes douteuses, profitez-en pour vous reposer, ou pour visiter la région, ou pour rester en famille, ou pour vous faire des copines, hein, y a des tas de nanas très chouettes dans le coin, hein, vous en dites quoi ? Mais les types rigolent jaune, ne marchent pas : pourquoi pas dire merci pendant qu’on y est, hein, merci patron, pourquoi pas se féliciter en se tapant dans le dos elle est pas belle la vie ? Qu’est-ce qui nous prouve que le chantier va reprendre, pourquoi on touche pas notre paye au moins ? C’est un des gars de Detroit qui a parlé, un type au visage émacié, la peau sèche, abimée de vieilles cicatrices d’acné et de dartres rouges, ses cheveux blonds sont coupés en queue de rat dans la nuque, il a des yeux très clairs, presque blancs. » Maylis de Kerangal.

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