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Les demeurées de Jeanne Benameur

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La Varienne et Luce. Luce et La Varienne. La mère et la fille. La fille et la mère. Un bloc d’amour brut. Comme un diamant tout juste sorti de la mine. Au village, tout le monde surnomme la Varienne, « la demeurée ». Sa fille l’est donc aussi pensent les « bonnes gens ». Qu’importe, La Varienne et Luce vivent très bien comme elles sont et n’ont pas besoin des autres. Entre elles, tout passe par les sens : les odeurs, les couleurs, le toucher… Peu d’échanges verbaux, peu d’échanges de regards mais quelque chose de fusionnel, de viscéral. Un jour pourtant, La Varienne s’entend dire que l’école est obligatoire et que Luce doit y aller. Et c’est à Mademoiselle Solange que revient la tâche d’instruire Luce. Pour la mère et la fille, c’est un déchirement. Luce va d’abord résister. S’instruire c’est trahir sa mère, entrer dans un monde qu’elle ne connaît pas. Mais les mots sont entrés en elle…

Magnifique livre de Jeanne Benameur. Un livre ramassé en 81 pages d’une puissance incroyable, à l’écriture brute un peu comme l’histoire de La Varienne et de Luce. Histoire d’un amour fusionnel à la fois nourrissant et destructeur, histoire d’un apprentissage de l’ouverture au monde par la lecture et l’écriture. Les mots sont vivants. On en ressort éreinté et bouleversé.

Extrait, page 36 : « Mademoiselle Solange a poussé la porte de la maison. Jamais cette porte n’a eu de clef. Jamais personne d’autre qu’elles deux ne l’a ouverte.

L’institutrice est au seuil de ce monde. Immobile.

Elle a un sourire que Luce ne lui a jamais vu, le sourire de qui s’excuse. La Varienne reste plantée à la fenêtre comme si tout danger ne pouvait venir que de là. Luce est venue la tirer par son tablier. Elle l’entraîne vers la porte ouverte. C’est le geste de fermer qui pousse le bras de la femme mais ce corps présent, là, dans l’ouverture, la stupéfie.

L’institutrice franchit le seuil.

Elle s’adresse à Luce, n’ose pas faire autrement. C’est une salutation. Luce se tait.

Mademoiselle Solange regarde La Varienne, elle demande si elle peut s’asseoir, elle a des choses importantes à dire, cela va prendre un peu de temps, elle espère ne pas déranger mais c’est très important… Elle parle encore. La voix est douce, insistante. Personne ne lui répond.

La petite finit par tirer une chaise.

Mademoiselle Solange s’assoit.

Dans ses yeux, l’étroitesse du logis se mesure. La maison n’est plus la maison. Comment le sera-t-elle encore un jour ? Quelqu’un est entré. » Jeanne Benameur.

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Laver les ombres de Jeanne Benameur

Couv Laver les ombres de Jeanne BenameurLéa est chorégraphe. « Par nécessité » apprend-on. Avec son corps, elle est d’une exigence absolue. Tout, chez elle, doit être contrôlé, le moindre geste mais aussi le moindre sentiment. Elle est « un champ de mines », c’est pour cela qu’elle danse. Pour les éviter. A la faveur d’une chorégraphie sur laquelle elle travaille mettant la mère au centre de ses recherches artistiques, dans une quête insatiable de perfection et de beauté, Léa se retrouve face à ce qu’elle n’a jamais voulu voir, face à son enfance, à cette mère mutique et son père absent. Elle décide alors de prendre la route pour aller retrouver sa mère qui habite dans un petit village au bord de la mer, et ce malgré les avis de tempête annoncés à la radio. L’orage gronde aussi chez Léa qui pressent que jamais rien ne sera plus comme avant mais peut-être tient-elle là la clé de sa libération.

Très beau livre que ce Laver les ombres de Jeanne Benameur qui excelle une fois de plus dans la maîtrise du verbe, du mot taillé comme un diamant. Une précision au laser. Alternant des scènes d’aujourd’hui et des années 1940 à Naples, elle construit une histoire d’abord énigmatique et morcelée, que la quête de vérité de Léa finira par dénouer.

Extrait, page 12 : « Ce matin, elle peine. Elle prolonge sa séance d’échauffement. Elle a du mal à se concentrer sur son souffle, à habiter son corps. Vraiment. Alors elle enchaîne avec les Suites de Bach. Le violoncelle étire chacun de ses gestes. Dans cet étirement, l’erreur ne pardonne pas. Tout est amplifié.

Entre l’air et elle, il faut que ça sonne juste. Incorporer l’exigence de chaque note. Totale. Le corps doit trouver sa propre découpe de l’espace. Plus de place dans la tête pour aucune pensée. Sa pensée, c’est la vibration. C’est tout.

La justesse du mouvement justifie son souffle sur terre. Il n’y a pas d’autre façon de vivre. La concentration totale sur chaque vibration d’archet et une absence tout aussi totale à soi-même. Alors seulement quelque chose a lieu.

Elle est en mesure. Elle respire. La peur reflue. Elle continue.

A nouveau, peu à peu, elle entre dans l’espace. Elle y a droit. Alors son temps lui appartient. Et elle, elle appartient au monde. » Jeanne Benameur.

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Ça t’apprendra à vivre de Jeanne Benameur

couverture ça t'apprendra à vivre de Jeanne BenameurVoilà un livre bien différent de ceux que j’ai lus jusqu’à maintenant de Jeanne Benameur. Dans ça t’apprendra à vivre, le deuxième livre que cette dernière a publié, c’est une petite fille qui parle. De son enfance en Algérie, de sa « mixité » – moitié arabe, moitié italienne -, de son exil forcé à La Rochelle au moment où le conflit franco-algérien débute, du manque de tendresse de sa mère qui ne sait que crier, de la froideur de son père et du mystère qu’il dégage. Et puis, il y a aussi l’univers dans lequel elle évolue. L’enceinte d’une prison puisque son père en est le gardien et à ce titre, y est hébergé, avec sa famille. Une vie cloîtrée de l’intérieur. Une vie étouffée où l’expression des sentiments n’a pas sa place.

J’ai d’abord été déroutée par cette forme d’écriture, celle d’une enfant d’à peine six ans. Peu à peu néanmoins, je m’y suis faite et je me suis laissée happer par l’histoire de cette petite fille esseulée dans une famille de quatre enfants. Ses interrogations sont devenues les miennes comme ses souffrances ou ses petites joies. Jeanne Benameur réussit à merveille à rendre accessible l’univers de l’enfance et comme toujours son écriture est d’une précision d’orfèvre.

Extrait, page 47 : « Maman, je n’en peux plus de t’appeler en silence. Je t’appelle partout et je ne sais même pas que je t’appelle. Je t’appelle du fond de moi. Tu ne peux pas m’entendre.

Assise à la cuisine, je ne te regarde pas mais je te vois, dans mon œil, à gauche. Je n’ose pas t’appeler en vrai. Je voudrais que tu me parles.

Tu vaques en face de la cuisinière ou bien tu vas à l’évier, dans le couloir. C’est pas commode, cet appartement, en France, tu n’arrêtes pas de le dire. Toi, tu rêves d’un lieu moderne, avec un évier à deux bacs et des pièces moins vastes, sept mètres sur quatre pour la moindre chambre, on n’en finit pas de faire le ménage ici !

Tu reviens toujours à la cuisinière. C’est ton espace, ton autel exigeant.

Tu l’allumes dès le matin. C’est toi la première levée. Le bruit du tisonnier qui t’aide à ouvrir la plaque de fonte et puis qui fourrage dans le foyer, qui tape contre les bords. C’est toi qui mets en route la maison par les bruits. Ceux de la cafetière, ensuite des portes du buffet. Tu prépares tout.

De mon lit, je t’entends monter l’escalier jusqu’au premier.

Ton pas est lourd mais il est plus rapide qu’en fin de journée quand tu fais peser ta fatigue, le pied bien à plat sur chaque marche, que tu nous l’appliques dans les oreilles, là ! c’est pour vous que j’me suis fatiguée comme ça !

Tu entres dans la chambre. Ta main sur mon épaule, ton souffle dans le creux de mon oreille, tu me réveilles. Je n’ouvre pas les yeux. Le cou rentré, la tête enfouie, l’oreille cachée sous la couverture, je n’ouvre pas les yeux encore. » Jeanne Benameur.

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Profanes de Jeanne Benameur

Couv Profanes de Jeanne BenameurOctave Lassalle a 90 ans. Il vit seul dans une grande maison, avec toutefois Mme Lemaire qui fait ses courses et prépare ses repas. Au crépuscule de sa vie, il décide de composer autour de lui une équipe de quatre personnes qu’il recrute avec soin, tel le chirurgien du cœur qu’il a été choisissait son équipe pour opérer. Voilà qu’un homme et trois femmes qui ne se connaissent pas entrent dans sa vie, l’accompagnent dans un moment précis de sa journée. A chacun, il remet une clé de la maison, attribue une chambre et la liberté d’aller et venir dans cette immense demeure dont on pressent qu’elle a abrité d’autres histoires, d’autres vies, d’autres bonheurs et chagrins. Comme à tâtons dans le noir, chacun, Octave Lassalle compris, cherchera sa place dans ce quintet souvent silencieux pour mieux se découvrir et s’apprivoiser dans un formidable élan de vie.

J’ai découvert Jeanne Benameur avec ce livre, Profanes, sorti en janvier dernier. Depuis, j’ai acheté trois autres livres d’elle et ai lu notamment Les insurrections singulières (billet du 6 avril dernier). L’écriture de cette auteure de 61 ans est d’une rare précision, à la fois percutante et poétique, touchante de sincérité, éclatante d’humanité. J’ai « dévoré » Profanes, ai vécu des jours durant avec ces cinq personnes dont l’histoire fait écho à celle d’Octave Lassalle. Lire Jeanne Benameur c’est à coup sûr emprunter des chemins identiques, par bien des aspects, à ceux des « héros » ordinaires à qui elle donne vie, c’est aussi approcher, par petites touches, ce qu’il y a de plus vivant et de plus sensible en chacun d’entre nous.

Extrait, page 81 : « Hélène Avèle, dès sa sortie de la grande maison, est allée droit à sa librairie de prédilection. Avant de rentrer chez elle, elle avait besoin d’un sas. Il fallait qu’elle se déleste du poids de la demande du vieil homme.

Elle est restée longtemps là, passant d’un livre à l’autre, s’imprégnant peu à peu de l’atmosphère paisible et en même temps animée, souterrainement, par la quête de ceux qui ouvrent , feuillettent, cherchent le texte qui va leur faire signe, les accompagner quelques heures, quelques nuits, toute une vie peut-être. C’est un lieu où elle se sent bien. A l’abri et en même temps prête à toutes les aventures intérieures. Bordée. Elle est venue se glisser là comme entre les pages d’un livre aimé. Peut-être un sourire à échanger, quelques mots. Ce serait suffisant. Elle a besoin ce soir de s’appuyer à l’humanité discrète et de ceux qui lisent. Elle s’attarde à observer l’un ou l’autre, debout, plongé dans la lecture qui l’emporte, le corps encore posé là, devant la table en bois ou les étagères, et déjà hors du monde. Elle les dessine dans sa tête, attend de se fondre peu à peu dans cette drôle de famille, de sentir qu’elle fait aussi complètement partie du navire silencieux et rêveur. » Jeanne Benameur.

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Les insurrections singulières de Jeanne Benameur

Couverture les Insurrections singulières de Jeanne Benameur

Issu d’une famille modeste, Antoine travaille à l’usine. Comme son père l’a fait avant lui. Pourtant, il se sent décalé, y compris dans le combat syndical qu’il mène aux côtés de ses collègues face à une entreprise mondialisée qui broie ses salariés comme la meule écrase le blé. De retour chez ses parents à 40 ans, après une séparation amoureuse qu’il le plonge dans des abîmes de réflexion et une souffrance silencieuse, il s’interroge sur son parcours, les chemins de traverse qu’il a empruntés, ses convictions, son être et son devenir.

Beau livre que celui-ci. Je l’ai lu dans une intimité fébrile parce qu’il entraine immanquablement le lecteur dans sa propre histoire. Il le ramène à ses propres choix, à ses idéaux, à l’héritage culturel et familial qui l’a construit, à ses rêves plus ou moins réalisés. Questionnant et dérangeant, Les insurrections singulières est un livre plein d’espoir, un hommage à la vie dans tout ce qu’elle a de plus brut et de plus libre. Un voyage à la découverte de soi et des autres. Assurément un livre singulier.

Extrait, page 143 : « Cette première nuit à Monlevade, je l’ai passée avec le petit carnet noir de mon père. Il était loin le temps où j’étais descendu pour le voler.

J’ai caressé la couverture, le geste que je n’avais pas osé cette nuit-là. Et de sentir la moleskine sous mes doigts, j’ai revu mon père s’installant à la table de la cuisine, la paume de sa main lissant bien la page où il allait écrire, appuyant de la tranche fermement pour maintenir le carnet ouvert. (…)

J’ai ouvert le carnet. Le battement de mon sang dans mes tempes. Au bout de mes doigts. Dans une bouffée, toute la nuit de la maison de mes parents. J’ai respiré lentement. Ce n’était pas des images qui venaient mais des mouvements. Feutrés, réguliers et comme engourdis. Un monde où chaque geste engendre le prochain, tranquillement. Un monde où aucune question ne vient interrompre le lien qui tisse un instant à un autre dans la continuité reposante des jours.

La durée.

Sans à-coup.

Comme si la vie tout entière se tenait là, absolument. Comme si tout pouvait être contenu dans les corps. Comme si la vie n’échappait pas à chaque instant, dévalant les rues et partant loin, loin au-dessus des toits, des rivières, des usines, diffractée en mille sensations éphémères, humaines, pas humaines, dans les fleurs, dans les pierres, dans le ciel. Partout où un corps humain ne l’arrête pas à la limite de sa peau.

Dans la maison de mes parents, la vie était bordée par l’air qui entourait chaque mouvement, circonscrite, sans merveille mais paisible et forte. D’autant plus forte qu’elle s’ignorait.

Un sentiment que je n’avais jamais partagé.

Juste observé. Contemplé à m’en crever les yeux. A ne plus pouvoir.

Je n’y étais pas parvenu.

Je n’y étais pas. » Jeanne Benameur.

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Comme le trait sur la feuille

« Il y a des mots qu’on ne peut prononcer qu’une seule fois. Comme le trait sur la feuille » Jeanne Benameur in Profanes.

Crédit photo : meailleluc - Fotolia.com

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