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Amours de Léonor de Récondo

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Dans la France du début du XXe siècle, Céleste, jeune bonne chez les Boisvaillant, issue d’une famille nombreuse, a accepté son sort. Y compris celui d’être abusée par le maître des lieux, Anselme, notaire de père en fils, comme il se doit. « Garder la tête haute pour faire croire qu’on n’a pas honte » est devenu son mantra, sur les conseils d’Huguette, la gouvernante, dont on devine qu’elle a subi le même sort.  Mais à une époque où la contraception n’est pas un sujet, où le corps des femmes, n’appartient qu’aux hommes, ce qui devait arriver, arrive. Céleste tombe enceinte. Victoire, la deuxième femme d’Anselme, dont le ventre reste sec alors qu’elle est priée de toute part de donner un héritier aux Boisvaillant, le découvre quelques temps plus tard et finit par comprendre que le futur père est son mari. Plutôt que de congédier Céleste, Victoire décide de la garder à ses côtés à condition que Céleste lui abandonne l’enfant à naître.

Très belle histoire qui emmène le lecteur là où il ne s’y attend pas. Les chapitres sont courts, l’écriture alerte, précise et terriblement sensible. Léonor de Récondo, par ailleurs violoniste baroque, excelle à capter et évoquer cette onde invisible qui relie certains êtres entre eux comme elle excelle à décrire une époque et un milieu étouffés par la bien-pensance. Assurément sensible aux corps, elle réussit à magnifier celui des femmes avec une infinie délicatesse. Des femmes par ailleurs fortes et courageuses.

Extrait, page 27 : « Victoire s’entend bien avec sa belle-mère Henriette. Les premiers temps, l’accueil avait même été extrêmement chaleureux. Elle lui donnait du « ma fille » par-ci, du « ma fille » par-là, et Victoire s’était laissé amadouer par ses intonations câlines. Au fur et à mesure des années, Henriette s’était montrée plus revêche. Il ne faisait aucun doute dans l’esprit de Victoire que cela était lié au fait qu’elle n’avait pas encore réussi à donner d’héritier à Anselme.

Henriette avait même essayé, un jour, d’aborder, le sujet avec sa belle-fille : « Ma chère, je vous trouve bien pâle. Est-ce que vous allez bien ? Est-ce que tout fonctionne bien ? » En accentuant lourdement « fonctionne », elle dénudait l’abysse qui s’y cachait. Et Victoire le voyait crûment. Surgissaient devant ses yeux : sa nuit de noces désastreuse, les tentatives désordonnées et abrégées d’Anselme, ce dégoût qui la prenait chaque fois. Comment un enfant pouvait-il naître de cet enchevêtrement immonde ? Bien sûr, le regard de sa belle-mère la faisait culpabiliser terriblement. Elle était persuadée que cette incapacité venait d’elle. La fertilité supposée d’Anselme le mettait totalement hors de cause. Qu’avait-il à choisir des infertiles ? se demandait Henriette, qui avait insisté pour que, son deuil à peine fini, il trouve une nouvelle épouse. Anselme avait donc passé une petite annonce dans Le Chasseur français et tout s’était fait très vite. La réponse des parents de Victoire, désespérés à l’idée de trouver un mari pour leurs sept filles, et bien heureux d’avoir une si belle opportunité pour la quatrième d’entre elles. « Tu verras, lui avaient-ils dit, il a une très bonne situation, il est notaire. » Rien sur l’enchevêtrement immonde, pas un mot. Elle s’y ferait, avaient-ils pensé. Elle ne s’y est pas encore faite. » Léonor de Récondo.

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Cette blessure de Léo Ferré

J’ai eu récemment l’occasion de réécouter cette chanson de Léo Ferré, véritable ode aux femmes, enregistrée en 1970.

Comme toujours en l’écoutant, je suis saisie par une immense émotion.

Bonne écoute.

« Cette blessure
Où meurt la mer comme un chagrin de chair
Où va la vie germer dans le désert
Qui fait de sang la blancheur des berceaux
Qui se referme au marbre du tombeau
Cette blessure d’où je viens

Cette blessure
Où va ma lèvre à l’aube de l’amour
Où bat ta fièvre un peu comme un tambour
D’où part ta vigne en y pressant des doigts
D’où vient le cri le même chaque fois
Cette blessure d’où tu viens

Cette blessure
Qui se referme à l’orée de l’ennui
Comme une cicatrice de la nuit
Et qui n’en finit pas de se rouvrir
Sous des larmes qu’affile le désir

Cette blessure
Comme un soleil sur la mélancolie
Comme un jardin qu’on n’ouvre que la nuit
Comme un parfum qui traîne à la marée
Comme un sourire sur ma destinée
Cette blessure d’où je viens

Cette blessure
Drapée de soie sous son triangle noir
Où vont des géomètres de hasard
Bâtir de rien des chagrins assistés
En y creusant parfois pour le péché
Cette blessure d’où tu viens

Cette blessure
Qu’on voudrait coudre au milieu du désir
Comme une couture sur le plaisir
Qu’on voudrait voir se fermer à jamais
Comme une porte ouverte sur la mort

Cette blessure dont je meurs. » Léo Ferré.

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Aurore de Blandine Lenoir

Aurore-de-Blandine-Renoir

La cinquantaine, Aurore est en pleine séparation et la ménopause, avec ses soudaines bouffées de chaleur, la guette sauvagement. Pour couronner le tout, elle vient de perdre son emploi de serveuse dans un restaurant et sa fille aînée lui apprend qu’elle va devenir grand-mère. De quoi vaciller ou se relancer dans la vie d’une autre manière. Surtout, si, au détour d’une visite d’appartement, on retrouve par hasard son amour de jeunesse.

Sur un ton tragi-comique, Blandine Lenoir dénonce le sort que la société réserve aux femmes de plus de 40 ans une fois que celles-ci ont accompli leur devoir de mère tandis qu’en parallèle, un homme du même âge semble être promis à une seconde jeunesse. Et le résultat est magnifique, terriblement touchant. Un bel hommage aux femmes de tous les âges sans pour autant accabler les hommes et une bande-son extra, sans compter la prestation d’Agnès Jaoui, excellente de bout en bout.

Pour voir la bande-annonce, c’est par ici.

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Julieta de Pedro Almodovar

Julieta-Pedro-ALmodovar

Dans son appartement, Julieta, la cinquantaine, termine ses cartons, emballant méthodiquement une statuette, choisissant avec soins certains des livres qu’elle souhaite emporter. Elle a décidé de quitter Madrid, avec son compagnon, pour le Portugal. Longtemps. Le plus longtemps possible, voire pour toujours. Une rencontre fortuite avec Bea, une amie d’enfance de sa fille Antia, va pourtant bouleverser les plans – ficelés serrés comme si elle ne voulait se laisser aucune autre voie possible – de Julieta. Plus question de quitter Madrid. Antia, partie il y a douze ans sans laisser d’adresse, pourrait revenir, se dit Julieta, soudain happée par le passé. Telle une personne alcoolique ou droguée, il lui a suffi d’être une seule fois au contact de sa fille, même par personne interposée, pour plonger de nouveau et ne vivre que dans l’espoir fou de revoir sa fille, délaissant tout ce qu’elle a pu construire depuis sa disparition. Jusqu’à l’obsession.

Magnifique film !

Ce dernier s’ouvre sur les plis denses d’un tissu rouge sang que l’on sent bouger au rythme d’un cœur qui bat. Jamais tissu n’a été filmé avec autant de sensualité et de profondeur. Comme à son habitude, Almodovar pimente ses films de couleurs vives, tranchantes, à la hauteur des émotions que vivent ses personnages. Ses personnages ? Des femmes, comme souvent, filmées dans leur nudité. Pas celle physique qui n’est qu’une enveloppe, somme toute assez muette. Non, la nudité au sens de l’intime. Almodovar filme les femmes, avec brio, dans ce qu’elles ont de plus intime et notamment dans ce lien indéfinissable qu’elles tissent avec leurs enfants. Le tout sur fond de culpabilité et de secrets.

Julieta est en salle depuis sa sortie au dernier festival de Cannes, si vous ne l’avez pas encore vu, précipitez-vous ! Et en plus, jusqu’au 29 juin, grâce à la fête du cinéma, la place est à seulement 4 euros !

Pour voir la bande-annonce :

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