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Extraits de livres lus

Et soudain, la liberté d’Evelyne Pisier et Caroline Laurent

Et soudain, la liberté Evelyne Pisier-Caroline Laurent

Évelyne Pisier est décédée le 9 février dernier. C’est pourtant son livre que je viens de lire, un formidable livre qu’elle avait commencé à réécrire sous une forme romanesque avec l’aide de sa jeune éditrice, Caroline Laurent. Toutes deux se sont rencontrées au cours du dernier trimestre 2016. À ce moment-là, la première approche de ses 75 ans. La seconde a tout juste 28 ans. Entre les deux – et il y a aussi quelque chose de formidablement romanesque dans leur rencontre – comme une évidence. Parce que l’amitié ne se soucie pas de l’âge.

Alors, quand Évelyne Pisier tire sa révérence, c’est Caroline qui reprend le flambeau et termine ce qu’elles avaient commencé à quatre mains. Et le résultat est bouleversant.

L’histoire d’Évelyne Pisier, sœur aînée de l’actrice Marie-France Pisier, est tout simplement incroyable et témoigne d’une époque tout aussi incroyable : de la fin des colonies françaises à nos jours, en passant par la révolution cubaine, Mai 68, le combat pour les droits des femmes. En parallèle, s’y ajoute ce que Caroline Laurent a appris, compris à travers sa relation, d’abord de travail et très vite d’amitié, avec Évelyne Pisier. Elle y raconte aussi la résonance que la vie d’Évelyne Pisier a avec la sienne, même à près d’un demi-siècle d’écart.

L’écriture est sensible et l’on se laisse emporter par cette histoire de femmes indépendantes et engagées, une histoire virevoltante, dramatique et joyeuse à la fois que le titre de ce roman nous laisse présager avant même d’avoir lu la quatrième de couverture.

Extrait, page 13 : « Ce devait être un rendez-vous professionnel, un simple rendez-vous, comme j’en ai souvent. Rencontrer un auteur que je veux publier, partager l’urgence brûlante, formidable, que son texte a suscitée en moi. Puis donner des indications précises : creuser ici, resserrer là, incarner, restructurer, approfondir, épurer.

Certains éditeurs sont des contemplatifs. Doigts longs et fins de sélénite ; esprit apaisé ; jardin zen et râteau miniature. J’appartenais à l’autre famille, celles des éditeurs garagistes, heureux de plonger leurs mains dans le ventre des moteurs, de les sortir tachées d’huile et de cambouis, d’y retourner voir avec la caisse à outils. Mais là, ce n’était pas n’importe quel texte, et encore moins n’importe quel auteur.

Sur mon bureau encombré de documents et de stylos était posé le manuscrit annoté. Pour une fois, ce n’étaient ni le style ni la construction qui avaient retenu mon attention mais bien la femme que j’avais vue derrière. En refermant l’ouvrage, une sensation étrange s’était mise à ondoyer en moi, de mon cœur à ma tête, de ma tête à mon cœur ; boule de feu aux contours bleutés. L’intuition de la rencontre à venir sans doute. J’ai ramassé mon courage pour l’appeler, « Allô ? », répondu sans respirer : « Allô bonjour madame Pisier ? »

Sa voix rauque était chaude ; enveloppante. Plus je lui parlais, plus ma peur se déliait, se détendait, comme on le dit d’un tissu trop raide ; devenait adrénaline. Son récit m’avait bouleversée. Elle était étonnée, n’y croyait vraiment pas, « ah bon ? ah bon ? », j’avais l’impression de voir ses doutes se matérialiser devant moi et étrangement, chacun d’entre eux renforçait ma détermination. Il fallait faire de cette histoire un livre. Nous nous sommes donné rendez-vous pour le vendredi suivant. Avant de raccrocher, j’ai senti qu’elle souriait au bout du fil. » Caroline Laurent.

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Sur la plage de Chesil de Ian McEwan

Sur la plage de Chesil-Ian McEwan

Dans la prude Angleterre des années 60, un couple, marié depuis quelques heures seulement, se retrouve enfin seul, dans la chambre d’hôtel qu’ils ont réservée pour leur nuit de noces. Tous deux s’aiment d’un amour profond et sincère et sont à la fois impatients et anxieux à l’idée de cette nuit que chacun a déjà imaginée, fantasmée. Une nuit qui changera leur vie à jamais.

Saisissant portrait d’une époque, d’un milieu et de deux êtres terriblement mal à l’aise dans ce moment – dilaté jusqu’à l’extrême – où, selon les croyances culturelles et sociétales, chacun doit savoir tenir son rôle sans jamais avoir réellement reçu de consignes de qui que ce soit. Les yeux dans les yeux, Edward et Florence se contemplent d’abord, tentant de donner le change, chacun envahi par des pensées que Ian McEwan va restituer aux lecteurs, avec une précision et une finesse d’analyse incroyables. Jusqu’au coup de théâtre.

Beau roman sur l’incapacité de dire et d’agir qui souligne aussi, sans en faire une généralité, la conception très différente de l’acte amoureux, selon le point de vue, masculin ou féminin.

Extrait, page 94 : « Dans la chambre, les fenêtres étaient grandes ouvertes sur la même vue : la pelouse de l’hôtel, les bois et la mer. Un changement de marée ou de vent, à moins que ce ne fût le sillage d’un bateau, leur apporta le son de plusieurs vagues qui se brisèrent en rafale, giflant la grève. Puis, tout aussi vite, elles se remirent à murmurer, à rouler doucement leurs galets. Elle lui enlaça le coup. « Tu veux que je te confie un secret ? – Oui ». Elle lui prit le lobe de l’oreille entre le pouce et l’index, attira tendrement sa tête vers elle et lui souffla : « En fait, j’ai un petit peu peur. »

Ce n’était pas totalement exact, mais, malgré sa finesse, jamais elle n’aurait pu décrire l’éventail d’émotions qu’elle éprouvait : une brusque sensation de rétrécissement, une répugnance généralisée pour ce qu’elle risquait d’avoir à faire, de la honte à la perspective de le décevoir et d’être percée à jour. Elle se détestait, et elle eut l’impression que les mots qu’elle lui chuchotait sifflaient dans sa bouche comme ceux d’un traître de mélodrame. Pourtant, mieux valait avouer sa peur que son dégoût ou sa honte. Elle devait faire tout ce qui était en son pouvoir pour limiter les attentes d’Edward ». Ian McEwan.

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Leur patient préféré de Violaine de Montclos

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À travers de courts récits qui se lisent comme des nouvelles, 17 psychanalystes racontent leur patient préféré, celui ou celle qui les a marqués, celui ou celle qui est venu les questionner sur leur pratique et/ou qui leur a permis de cheminer, d’avancer, et au final, de faire d’eux, peut-être, un « psy » différent. Car c’est de cela dont il est question : de cette intime relation qui se tisse entre deux êtres qui ne se connaissent pas au départ, de ce jeu de miroirs subtil qui marque autant les patients que leur psy, de cette lente « danse » dont on n’apprend les pas qu’au moment de la rencontre, chacune étant, à chaque fois, différente.

Un livre intelligent.

Extrait, page 79, Michael Larivière et Paul, Un cheval pour deux : « Lorsque Paul entre pour la première fois dans le cabinet de Michael Larivière, il a vingt-trois ans. Il a déjà fait, chez un autre thérapeute, deux années d’analyse qui ne l’ont nullement apaisé. Il va très mal. Il fut un enfant immaîtrisable, en perpétuel échec scolaire, il est désormais un jeune homme perdu, qui boit en quantités inquiétantes, se drogue, multiplie les bagarres de rue, escalade, au mépris du danger, les grues, les façades, les échafaudages de la ville. Sa vie tient à un fil, une chute, une overdose et c’en sera fini de Paul et de ses vingt-trois ans.

Michael Larivière a dix années de plus que son jeune patient. Il est d’origine américaine, a ouvert son cabinet à Strasbourg, sept ans auparavant. À l’époque, il reçoit déjà ses patients, comme il le fait encore maintenant, un grand chien couché à ses pieds. Et ce qui le frappe, à l’instant même où Paul s’assoit pour la première fois face à lui, c’est son incroyable présence. Des yeux magnifiques, un corps long, élancé, le jeune homme ne prend visiblement aucun soin de son apparence mais son charisme, sa grâce impressionnent le psychanalyste. Et d’une voix douce, Paul se met à parler. Il dit les insomnies, les beuveries, le malheur depuis si longtemps. Mais il dit aussi d’autres choses. Paul a pratiqué les arts martiaux, et a, très vite, dépassé ses professeurs. Paul a fait de la danse, et s’est montré si doué qu’on a voulu, jadis, faire de lui une étoile. » Violaine de Monclos.

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L’île des chasseurs d’oiseaux de Peter May

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En Écosse, un policier est envoyé sur l’île sur laquelle il a grandi afin de prêter main forte aux policiers sur place dans le cadre d’une enquête dont la mise en scène en rappelle une autre sur laquelle il travaille à Édimbourg.

Premier tome de cette trilogie écossaise, L’île des chasseurs d’oiseaux est un polar bien ficelé et très documenté qui entraîne le lecteur dans une Écosse aux rites ancestraux qui se chauffe à la tourbe, parle encore le gaélique et pratique le sabbat chrétien. Dans une atmosphère humide et brumeuse, Peter May perd le lecteur sur de fausses pistes, l’intrigue par des dialogues sibyllins et lui assène le coup de grâce à la toute fin, dans une scène qu’on imagine volontiers sur grand écran. Et l’on s’accroche à son livre comme à l’éperon d’une falaise pour ne pas tomber à notre tour.

Magistral !

Paru en 2009, L’île des chasseurs d’oiseaux peut se lire séparément des deux autres livres que sont L’homme de Lewis et Le Braconnier du lac perdu, quand bien même le lecteur y retrouve le policier Fin Macleod.

Extrait, page 98 : « Fin remontait la route en direction du village. Le vent lui soufflait doucement dans le visage. Il jeta un coup d’œil en bas de la colline et vit, au loin, Gunn qui se dirigeait vers Port of Ness pour récupérer la voiture. Il sentit quelques gouttes de pluie, mais le ciel, bien que menaçant, était déjà en train de se dégager et il se dit qu’en fait, il n’allait peut-être pas pleuvoir.

On avait beau être en août, quelqu’un avait allumé un feu. La brise lui amenait l’odeur caractéristique de la tourbe en train de se consumer, riche, à la senteur fumée. Cela le ramena vingt, trente ans en arrière. Il trouvait cela extraordinaire de voir à quel point il avait changé pendant cette période alors qu’ici, là où il avait grandi, presque rien n’avait changé. Il avait l’impression d’être un fantôme hantant son propre passé, errant dans les rues de son enfance. Il s’attendait presque à se voir, accompagné d’Artair, surgir au coin de la rue à côté de l’église, juchés sur leurs bicyclettes en direction du Bazar au pied de la colline, pour y dépenser leur argent de poche du samedi. » Peter May.

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Une vie de Simone Veil

Une vie-Simone Veil

Simone Veil aura attendu d’avoir 80 ans pour écrire ses mémoires, donner à connaître au grand public ce qu’a été sa vie. Et elle l’a fait avec une grande humilité, en s’excusant presque, en prologue de son livre, d’emprunter ce titre à Maupassant. Une vie … comme si la vie de Simone Veil avait été celle de n’importe quelle autre personne. Il n’en est rien et sans doute personne n’aurait-il trouvé à redire si elle avait intitulé son livre « Ma vie ». Mais cela ne ressemblait guère à cette femme au mental d’acier, d’une très grande exigence, avant tout vis-à-vis d’elle-même, mais, par ricochet, bien sûr, vis-à-vis des autres également, et d’une grande probité.

C’est sans réserve qu’elle s’exprime dans ce livre qui retrace l’essentiel de sa vie depuis ses années heureuses dans une famille juive et laïque à Nice jusqu’à son soutien à Nicolas Sarkozy lorsque celui-ci s’est porté candidat à la présidence de la République en 2007. Son écriture touche au cœur le lecteur sans pour autant être larmoyant. Avec Simone Veil, pas de pathos. Juste les faits, décrits avec précision, justesse, sensibilité et lucidité.

En prime à la fin du livre, les plus importants discours qu’elle a écrits et prononcés dont celui sur l’IVG qui lui a valu tant d’injustes et médiocres sarcasmes. Elle manquera à la vie politique française. Assurément.

Extrait, page 27 : « Dans l’été 39, l’entrée en guerre a été vécue par certains comme un soulagement. Dans les mois qui ont suivi, on plaisanta beaucoup à propos de la « drôle de guerre ». Je ne partageais pas ce soulagement. Je me revois disant à ma sœur : « Tu sais, nous, on est convaincus qu’on va gagner, mais les Allemands sont aussi persuadés qu’ils vont gagner ». Ce n’était pas pessimisme de ma part, mais ce trait de caractère, que j’ai conservé, avec la manie de penser que les choses ne vont pas forcément de pair avec les vœux que l’on forme.

Pour autant, nous étions loin de nous douter de ce qui nous attendait. D’abord au fil de mois interminables, l’attente des combats. Ensuite, la défaite, l’armistice, le régime du maréchal Pétain. Enfin, les lois raciales et le déchaînement de la violence contre les Juifs.

En un mot, ce que nous ignorions, au sein de cette famille heureuse où l’on venait de fêter mes onze ans, puis mes douze ans, c’est que le paradis de l’enfance était en train de s’engloutir ». Simone Veil.

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Fendre l’armure d’Anna Gavalda

Fendre l'armure-Anna-Gavalda

Anna Gavalda revient sur les étals des libraires avec non pas une mais sept histoires. Sept histoires écrites à la première personne du singulier. Sept histoires de gens ordinaires, c’est-à-dire de personnes dans lesquelles les lecteurs que nous sommes – dans le métro, le bus, le train, sur le canapé, au fond d’un lit, dans une salle d’attente – peuvent se reconnaître. Certains sont un peu plus cabossés par la vie que d’autres, tous ont quelque chose d’infiniment touchant et c’est précisément ce qui m’a plu dans ces sept nouvelles. Comme l’histoire – La maquisarde – de ces deux femmes qui se rencontrent dans un bar. L’une est veuve, l’autre aime un homme marié, ou encore l’histoire – Le fantassin – de cet homme d’affaires que sa femme quitte parce qu’il n’est jamais là, trop accaparé par son travail, et qui, un soir, dans un hôtel à Séoul, évoque Louis son voisin de pallier. Il y a de l’humanité dans ces nouvelles, de l’empathie, sans pour autant tomber dans le pathos. Bien sûr, les détracteurs de toujours d’Anna Gavalda s’en sont donné à cœur joie. Certains avec une telle hargne – Eric Chevillard dans Le Monde – qu’on en vient à s’interroger sur les ressorts de cette animosité. Serait-il jaloux du succès qu’Anna Gavalda aura assurément avec ce livre ?

Extrait, page 188 : « Louis. Me revoilà. Plusieurs mois ont passé et me revoilà aujourd’hui plus calme et moins grossier, mais je me pose toujours les mêmes questions, vous savez… Je me pose les mêmes questions et j’en arrive toujours à la même conclusion : vous me manquez l’ami. Vous me manquez terriblement. Comment aurais-je pu imaginer que vous me manqueriez autant ? Ce n’est pas une expression, je ne dis pas « Vous me manquez » comme je viendrais me plaindre à vous d’un manque de sommeil, de soleil, de courage ou de temps, je vous le dis comme s’il me manquait une part de moi-même. La meilleure peut-être. La seule paisible et la plus bienveillante. La mieux veillante. Vous me veillez aujourd’hui comme vous aviez veillé sur moi il y a deux ans. Deux ans, Louis, deux ans. Comment est-ce possible ? D’avoir mis tant de vie dans si peu de jours …»

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Le cercle des femmes de Sophie Brocas

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Lia a vingt ans. La voilà dans le sud-ouest aux funérailles de Mamie Alice, son arrière-grand-mère. À ses côtés, sa mère, sa grand-mère et Marie, une amie d’Alice. Quatre générations de femme réunies sous un même toit, celui de la défunte, quelques jours durant. L’occasion d’apprendre à mieux se connaître et, bien involontairement, de découvrir un secret de famille soigneusement caché pendant soixante ans.

220 pages qui se lisent très vite car Sophie Broucas sait rendre ses personnages attachants. Si certains aspects de l’histoire m’ont semblé peu crédibles, le tout a le mérite d’évoquer les scénarios que l’on reproduit, presque de manière automatique. la question de ce que l’on transmet d’une génération à l’autre, entre ce qui est dit et appartient à la légende familiale et ce qui est tu. Inéluctable vraiment ?

Extrait, page 29 : « Marie fait un pas de côté pour me laisser découvrir Mamie Alice. Elle a presque un air pimpant avec ses joues légèrement empourprées par le maquillage, ses cheveux sagement ordonnés, sa robe-chemisier bleu marine qui la boudinait mais dont elle était si fière. Je tends la main vers elle, esquisse une caresse légère sur le masque figé et glacé. Je ne pourrais jamais l’embrasser. Trop de froideur. Trop de raideur. Tour à tour, Maman et Sol s’approchent, touchent le corps sans souffle, pleurent en silence. J’imagine le moment où le cercueil sera refermé, vissé. Je vais étouffer. Je sors fumer une cigarette. C’est l’été et je n’arrive pas à croire que je ne verrai plus mon arrière-grand-père ». Sophie Brocas.

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