Archives de Catégorie: Les critiques

Des liens sur des critiques lus dans la presse

Le cercle des femmes de Sophie Brocas

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Lia a vingt ans. La voilà dans le sud-ouest aux funérailles de Mamie Alice, son arrière-grand-mère. À ses côtés, sa mère, sa grand-mère et Marie, une amie d’Alice. Quatre générations de femme réunies sous un même toit, celui de la défunte, quelques jours durant. L’occasion d’apprendre à mieux se connaître et, bien involontairement, de découvrir un secret de famille soigneusement caché pendant soixante ans.

220 pages qui se lisent très vite car Sophie Broucas sait rendre ses personnages attachants. Si certains aspects de l’histoire m’ont semblé peu crédibles, le tout a le mérite d’évoquer les scénarios que l’on reproduit, presque de manière automatique. la question de ce que l’on transmet d’une génération à l’autre, entre ce qui est dit et appartient à la légende familiale et ce qui est tu. Inéluctable vraiment ?

Extrait, page 29 : « Marie fait un pas de côté pour me laisser découvrir Mamie Alice. Elle a presque un air pimpant avec ses joues légèrement empourprées par le maquillage, ses cheveux sagement ordonnés, sa robe-chemisier bleu marine qui la boudinait mais dont elle était si fière. Je tends la main vers elle, esquisse une caresse légère sur le masque figé et glacé. Je ne pourrais jamais l’embrasser. Trop de froideur. Trop de raideur. Tour à tour, Maman et Sol s’approchent, touchent le corps sans souffle, pleurent en silence. J’imagine le moment où le cercueil sera refermé, vissé. Je vais étouffer. Je sors fumer une cigarette. C’est l’été et je n’arrive pas à croire que je ne verrai plus mon arrière-grand-père ». Sophie Brocas.

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Aller au cinéma ou faire l’amour de Christine Masson

C’est un petit bijou que ce livre, avec sa couverture cartonnée comme pour les bandes dessinées, ses illustrations – signées Yann Legendre – et son papier Munken Lynx 120 gr au toucher de soie. Un de ceux qu’on ne voit pas tout de suite, soigneusement rangé au fond d’une boîte, malgré le portrait magnifique, rouge, noir et blanc, de Bette Davis en couverture. Il n’a pas le clinquant d’autres bijoux qui s’imposent, de fait, par leur taille ou par les pierres qu’ils affichent de manière ostentatoire. Et pourtant ! A travers 28 séquences, Christine Masson, critique de cinéma, raconte ses rencontres. Qui avec des réalisateurs, qui avec des acteurs et actrices. Et le résultat est jubilatoire. En nous livrant ses rencontres cinématographiques, tantôt cocasses, tantôt profondément touchantes, c’est un peu d’elle-même que Christine Masson livre : les raisons qui l’ont amenée à exercer ce métier, ce qu’elle doit au cinéma, l’importance qu’il a eu dans son identité. Le tout avec une écriture subtile voire sensuelle.

Quant au titre de ce livre, Aller au cinéma ou faire l’amour, auquel, après lecture, on aurait volontiers envie de répondre « Les deux, et maintenant ! », il trouve son explication dans une belle analogie et fait suite à la question que Marco Ferreri lui a posé un jour : « avez-vous déjà fait l’amour dans un cinéma ? » et elle de répondre « Moi ? jamais… »

Extrait, pages 16 et 17 : « Ce sont deux « plaisirs » que je n’ai pas réussi à associer, comme si deux passions ne pouvaient pas se consommer / consumer au même moment, comme si l’on devait forcément sacrifier l’une pour l’autre. La chambre ou la salle ? Comment mélanger la vie avec le cinéma ? Je me rends compte en écrivant ces lignes de l’absurdité de cette dualité, l’amour OU BIEN le cinéma ? Comme si je respectais tellement l’un au profit de l’autre. J’aime l’un et l’autre, mais je peux choisir un film…

Et puis l’amour et le cinéma ont tellement de correspondances. Tous les deux se pratiquent souvent dans le noir, ensemble mais chacun dans sa tête avec ses propres fantasmagories.

Les prémices, le générique, la mise en place du propos/faire connaissance avec l’autre corps, installer une dramaturgie, quelques longueurs parfois dans le film… et l’action s’emballe jusqu’au « climax » qui va peu à peu redescendre vers le générique de fin, abrégé en quittant la salle/ le lit, ou prolongé, épuisé jusqu’aux derniers crédits…

Lorsqu’on se lève, enfin, les jambes tremblent et le sol devient mou, entre fiction et réalité, réapprendre à marcher après une telle escalade, sortir, fumer… Se taire… Les premiers mots seront toujours stupides : « T’as aimé ? ». » Christine Masson.

Je vous invite aussi à découvrir le beau travail de Yann Legendre, ici.

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Le grand fakir de Dominique Mainard

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Retrouvée sur un terrain vague après le départ d’un cirque alors qu’elle est bébé, Angèle est recueillie par les sœurs de l’orphelinat. C’est là qu’elle grandit, défigurée par un bec-de-lièvre, le corps irrémédiablement tordu, moquée par les autres pensionnaires qui la surnomment « fille de la boue et du rat ». Jusqu’au jour où, adulte, les sœurs la placent comme bonne à tout faire chez Madame Lenore. Vieille femme outrageusement maquillée, au regard un peu fou et à la peau tailladée, Madame Lenore loge dans un ancien bordel et mène une guerre acharnée contre l’Amour, « la pire invention du diable » selon elle. L’Amour qui a pris, des années auparavant, le visage du grand fakir, celui-là même qui revient en ville avec le cirque…

C’est dans un univers fantastique aux parfums de folie et de mort que Dominique Mainard nous invite. En quelques pages, le lecteur se retrouve ferré dans une fable envoûtante et cruelle, qui suscite chez lui un étonnant mélange d’attraction et de répulsion. En prime, les ambiances sonores, lumineuses et olfactives ne sont pas sans rappeler le fabuleux livre de Patrick Süskind, Le Parfum. À ne pas lire en cas d’insomnie sous peine de voir le jour se lever !

Extrait, page 43 : « Au matin, les yeux à peine ouverts, Madame Lenore a tapé dans ses mains et m’a annoncé avec un bel entrain que nous étions de sortie ce jour-là. Elle a passé un trait de crayon gras sous ses yeux et m’a obligée à me laver le visage à l’évier de la cuisine avec un savon qui sentait plus encore le suif que celui des sœurs. Puis elle m’a dit d’enfiler ma plus jolie robe ; mais quand elle m’a vue si grise et terne, avec l’encolure blanche qui me donnait un air de croque-mort, a-t-elle dit, elle est allée fourrager dans son placard. Elle en a ramené une robe de chiffon rose qu’elle m’a fait enfiler ; la robe était trop grande, bien sûr, mais Madame Lenore a de nouveau tapé des mains en riant et, s’agenouillant, elle m’a fait un ourlet à la va-vite avec trois épingles à nourrice pour éviter que l’étoffe ne traîne par terre. Elle m’a demandé de tendre le bras et y a glissé l’anse d’un panier d’osier, comme à un portefaix ; puis elle a noué à son poignet l’élastique et la grosse clef et nous sommes parties. En chemin, trois pierres ont rebondi près de nous, nous manquant de peu. Me retournant, j’ai vu des ombres tapies derrière un mur ; mais Madame Lenore n’a semblé s’apercevoir de rien. » Dominique Mainard.

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Derniers fragments d’un long voyage de Christiane Singer

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Lorsqu’un jeune médecin lui annonce le 1er septembre 2006 qu’elle n’a plus que six mois à vivre, la romancière et essayiste Christiane Singer décide de commencer un journal. Jour après jour, de séances de chimiothérapie qui la ramènent chez elle totalement éreintée en séjours à l’hôpital de plus en plus fréquents et longs jusqu’au service de soins palliatifs, Christiane Singer témoigne. Si elle ne nous cache rien de ses souffrances physiques et morales, elle témoigne surtout et avant tout de l’immense force spirituelle qui l’habite et qui lui permet d’accueillir la maladie. Accueillir la maladie, oui. Sans jugement, sans chercher à trouver une réponse à la question très humaine « pourquoi moi ? ». Accueillir la maladie pour la vivre pleinement, dans tout ce qu’elle a d’effrayant mais aussi dans tout ce qu’elle va permettre car « quand il n’y a plus rien, il n’y a plus que l’amour ». Et c’est ainsi que le lecteur la voit évoluer au fil des pages et des mois, véritablement habitée par quelque chose de plus grand qu’elle, terriblement vivante, malgré la maladie qui la grignote de l’intérieur, capable jusqu’au dernier souffle de se réjouir, de se laisser envahir par la joie et l’émerveillement. Deux états communicatifs, porteurs de sens, dans une société qui a tellement peur du vieillissement, de la maladie et de la mort. Un témoignage bouleversant qui nous rappelle humblement qu’en donnant la vie, on donne aussi la mort et que cette dernière fait partie intégrante de la vie.

Dans un entretien accordé à la radio RCF, voici ce que Christiane Singer disait sur le vieillissement et la mort : « J’ai écrit un livre sur les âges de la vie. J’ai tenté de montrer ces métamorphoses de l’être au cours de la vie. Il est évident que tout cela ne vaut que si l’on a appris en cours d’existence à mourir. Et ces occasions nous sont données si souvent ; toutes les crises, les séparations, et les maladies, et toutes les formes, tout, tout, tout, tout nous invite à apprendre et à laisser derrière nous ; La mort ne nous enlèvera que ce que nous avons voulu posséder. Le reste, elle n’a pas de prise sur le reste. Et c’est dans ce dépouillement progressif que se crée une liberté immense, et un espace agrandi, exactement ce qu’on n’avait pas soupçonné. Moi j’ai une confiance immense dans le vieillissement, parce que je dois à cette acceptation de vieillir une ouverture qui est insoupçonnable quand on n’a pas l’audace d’y rentrer. ».

Christiane Singer a mis un terme à son manuscrit le 1er mars 2007, exactement six mois après l’annonce de sa fin prochaine. Elle est décédée le 4 avril.

Extrait, page 55 : « jeudi 30 novembre. Un livre se prépare en moi. Il sera constitué de toutes ces bribes que je griffonne jour et nuit et qui s’organisent d’elles-mêmes comme limaille de fer sur champ magnétique. Plusieurs titres trottinent devant moi. « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage ! ». Était-ce un beau voyage, Ulysse ? Le tien ? Le mien était parfois terrifiant et pourtant je tiens fermement au premier mot du vers de Du Bellay « Heureux… ».

Je sais que j’ai toujours exagéré, provoqué, mais toujours avec une sincérité brûlante. Je revois ma mère, née Anna Christina Wawaruschka, demi-ukrainienne, blonde et véridique et remplie à ras bord de nature, me dire à tous les âges en hochant doucement la tête : « Ma fille, pourquoi exagères-tu toujours ? » Une fois encore, mère aimée : « Pour sauver ma peau devant la détresse, je me mets debout et au lieu de subir, j’acquiesce de toute mon âme ! »

Heureux qui comme moi a fait un terrifiant voyage, car il a reçu en présent de revenir des gouffres de la mort pour aimer et pour témoigner.

Étrangement, « l’exagération » m’a toujours paru être l’expérience parfaite. Je me suis vite aperçue que tout ce que je n’avais pas osé vivre jusqu’au bout ne me lâchait plus. Il n’est que l’expérience menée à terme qui libère. Nous sommes poursuivis toute une vie par ce que nous n’avons pas osé vivre en entièreté. Toute énergie – quand elle a été éveillée – veut voir son fruit mûr avant de se dissiper ». Christiane Singer.

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Le rouge vif de la rhubarbe de Audur Ava Olafsdottir

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Agustina vit en Islande avec Nina, une amie de sa grand-mère. De ses parents, elle sait peu de choses. Son père n’a vécu que quelques jours sur l’île où elle habite. Sa mère l’a confiée aux bons soins de Nina et est repartie à la poursuite des oiseaux migrateurs. Paralysée des deux jambes, Nina se déplace avec des béquilles et, malgré la difficulté, cherche toujours à prendre de la hauteur. Pour mieux voir et imaginer le monde. D’ailleurs, un jour, elle gravira elle aussi la « Montagne » et ses huit cent quarante-quatre mètres. Qu’importe son handicap, qu’importe les autres.

Merveilleux moments, délicieusement poétiques, que ceux passés avec cette jeune fille qui rappelle aux lecteurs que la vie se loge aussi dans des moments soi-disant insignifiants… Le vol d’une sterne, un lever de soleil qui n’en finit pas, une parcelle de rhubarbe qu’on cuisinera bientôt pour en faire de la confiture et la nature tout autour, tellement présente, tellement puissante. Une lecture toute trouvée pour s’extirper du chaos ambiant.

Extrait, page 19 : « Toutes les femmes du bourg offraient de la rhubarbe à leurs voisines à la fin du mois d’août. Elles rassemblaient une bonne quinzaine de belles tiges rouges, plus quelques autres, minces et blanchâtres, à mettre au milieu, ficelaient le tout et envoyaient l’enfant de la famille déposer la botte sur le perron des voisins avec leurs compliments. Et on recommandait au petit de n’entrer sous aucun prétexte, même si on l’y invitait.

Pour huit kilos de rhubarbe, il en fallait autant de sucre. Cette proportion pouvait toutefois varier d’une ménagère à l’autre. Sucre, cuisson, calibre et taille des morceaux, texture, couleur, tout dépendait de l’imagination, du caractère et du temps disponible de chacune. C’était d’ordinaire plus qu’assez. Outre qu’elle tranchait grossièrement les tiges et faisait cuire la confiture moins longtemps, Nina réduisait notablement la quantité de sucre, jusqu’à deux cent cinquante grammes par kilo de rhubarbe, ce qui explique que sa production passait pour particulièrement acide ». Audur Ava Olafsdottir.

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La succession de Jean-Paul Dubois

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Paul Katrakilis est médecin. Comme son père. Il n’a pourtant pas ouvert de cabinet. Jamais. De médecin, il n’a que le diplôme. Pas les patients. Son truc à lui, c’est la pelote basque, la « cesta punta » qu’il est parti exercer en Floride dans une société de paris sportifs, aussi loin que possible de ce qu’il reste de sa famille. Il est pourtant contraint de rentrer en France lorsque son père décède très volontairement, après s’être jeté dans le vide, mâchoires et lunettes scotchées. À Paul de régler la succession.

Autant le dire franchement, si j’ai aimé ce livre – il est assurément bien écrit – j’ai été contente de le terminer tant le personnage central, Paul Katrakilis, est aussi attachant que mélancolique. Roman sombre, La succession renvoie le lecteur à la question de la fin de vie, à ce que nous savons et ce que nous ignorons sur ceux qui nous ont vu grandir, à ce dont nous héritons et ce que nous en faisons. Vaste programme !

Extrait, page 88 : « À mesure que je passais du temps en compagnie de Zigby, je prenais conscience de l’extravagance de ce que j’étais en train de vivre depuis mon retour dans cette ville. Nul ne pouvait douter que cet homme eût la moindre conscience de l’indécence de sa position. Je ne connaissais rien de lui, et il était là, revenant à la charge comme un taurillon têtu, vidant les bouteilles familiales, saccageant la vie de mon grand-père, instillant en moi des poisons à effet retard, des doutes malicieux. « Tu sais pourquoi tu t’appelles Katrakilis, toi ? Comment un Grec – Grec ou autre chose, on n’en sait rien – atterrit à Moscou et devient l’un des médecins du dictateur ? Tu y crois, toi, à la fameuse lamelle ? Tu l’as vue seulement ? C’est comme son histoire du quagga… » Zigby avait le droit d’être un con luminescent, un redresseur d’oreille, un raboteur de naseau, il pouvait se comporter comme un ivrogne de rue, trébucher sur sa mémoire, se moucher sur les morts, mais toucher au quagga, il ne fallait pas. Je me levai, lui enlevai son verre des mains et dis simplement : « Dehors ». » Jean-Paul Dubois.

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La maison du sommeil de Jonathan Coe

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Cinq étudiants dans l’Angleterre des années 80 vivent dans une vaste maison juchée sur une falaise au bord de la mer. Il y a tout d’abord Sarah, atteinte de narcolepsie, faisant sans cesse des rêves qui se confondent avec la réalité. Puis Gregory, son étrange compagnon. Terry, passionné de cinéma, qui vit dans son monde, Véronica dont Sarah tombera amoureuse et enfin Robert, mal dans sa peau, plus à l’aise dans des habits de femme que d’homme et amoureux de Sarah. La vie les sépare pendant douze années jusqu’à ce qu’elle les convoque une nouvelle fois à Ashdown, dans cette maison lugubre devenue une clinique pour personnes ayant des troubles du sommeil. Y règne d’une poigne de fer l’inquiétant professeur Dudden. Le bruit court qu’il se livrerait à des expériences curieuses dans les sous-sols de la clinique. Un patient aurait même disparu…

Jonathan Coe fait partie de ces auteurs dont j’achète les livres sans avoir lu la quatrième de couverture, tant j’aime son écriture et les intrigues qu’il construit. La maison du sommeil a tenu ses promesses, à cela près que Jonathan Coe ne se livre pas à une critique acerbe de la bonne société anglaise comme à son habitude. Ce livre, dans l’histoire qu’il retrace, dans la façon dont il est écrit, a tout du polar. Le lecteur suit les cinq personnages à la fois dans les années 80 et durant la deuxième quinzaine de juin 1996. Il en est d’ailleurs averti dès le début du roman : les chapitres impairs se déroulent pour l’essentiel en 1983 et 1984, les chapitres pairs en 1996.

Au-delà de cette construction narrative originale – à laquelle vous vous adapterez très rapidement -, La maison du sommeil parvient à mobiliser l’attention du lecteur jusqu’à la dernière page, l’emmenant de surprises en rebondissements. À en perdre le sommeil ou à rêver plus fort encore chaque nuit, jusqu’à ne plus pouvoir distinguer le réel du rêvé.

Extrait, page 47 : « Étonnante, grise et imposante, la propriété d’Ashdown se dressait sur un promontoire, à une vingtaine de mètres de la falaise à pic, qu’elle surplombait depuis plus d’un siècle. Toute la journée, les mouettes tournoyaient autour de ses flèches et de ses tourelles, avec des gémissements stridents. Jour et nuit, les vagues se brisaient furieusement contre la paroi rocheuse, et résonnaient comme un grondement de camions dans les salles glaciales et le dédale de couloirs de la vieille bâtisse. Même les recoins les plus vides d’Ashdown – qui était désormais presque entièrement vide – n’étaient jamais silencieux. Les pièces les plus habitables se concentraient frileusement au premier et au deuxième étage, face à la mer, et dans la journée un froid soleil les inondait. La cuisine, au rez-de-chaussée, était longue, en forme de L, avec un plafond bas ; elle n’avait que trois fenêtres minuscules, et était constamment plongée dans l’ombre. La beauté sinistre et arrogante d’Ashdown masquait le fait qu’elle était profondément inadaptée à toute présence humaine. » Jonathan Coe.

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