Archives de Catégorie: Les critiques

Des liens sur des critiques lus dans la presse

L’ordre du jour d’Éric Vuillard

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Beaucoup de choses ont été écrites sur la Seconde Guerre mondiale et ses horreurs. Peu ont décrit avec autant de minutie les prémisses de cette guerre. Et c’est précisément ce à quoi s’attache Éric Vuillard dans un récit précis et glaçant en narrant notamment deux étapes. La première correspond à la réunion, le 20 février 1933, des vingt-quatre patrons les plus puissants d’Allemagne organisée par Herman Goering, président du Reichstag et Adolf Hitler, fraîchement nommé chancelier. Si le patronyme de ces vingt-quatre hommes, vieillissant et pathétiques, portant chapeau de feutre et épais manteau, ne sont pas très connus, leurs entreprises, elles, l’étaient et le sont encore aujourd’hui. Elles se nomment Opel, Bayer, BASF, Agfa, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken. Les voilà tout ouïe devant Goering et Hitler qui leur demandent avec insistance de verser leur contribution au parti nazi pour permettre à ce dernier de mener sa campagne électorale, les élections approchant.

La deuxième étape que choisit Éric Vuillard est celle de l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie cinq années plus tard, le 12 mars 1938. À ce propos, il raconte une anecdote véridique mais peu connue dont on pourrait rire si elle n’était pas aussi irrémédiablement accolée à une période noire de l’histoire des hommes. À peine les fameux tanks Panzer avaient-ils franchi la frontière autrichienne, dans une grande parade qui se voulait une démonstration de force, qu’ils sont tombés en panne.

C’est donc dans les coulisses de l’Histoire que nous emmène Éric Vuillard. Précis, glaçant, parfois cynique, le propos est brut. Aussi brute que la vérité.

N’ayant pas lu les autres livres pressentis pour le prix Goncourt 2017, je ne saurais dire si L’ordre du jour mérite plus qu’un autre cette récompense. Sans doute les temps troubles que nous vivons ont-ils fait émerger la nécessité de souligner ce qui arrive lorsque lâcheté, cupidité et soif de pouvoir guident le monde.

Extrait, page 10 : « Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marrons ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée ; mais bientôt, il n’y aura plus d’Assemblée, il n’y aura plus de président, et, dans quelques années, il n’y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants.

Pour le moment, on dévisse vingt-quatre chapeaux de feutre et l’on découvre vingt-quatre crânes chauves ou des couronnes de cheveux blancs. On se serre dignement la main avant de monter sur scène. Les vénérables patriciens sont là, dans le grand vestibule ; ils échangent des propos badins, respectables ; on croirait assister aux prémices un peu guindées d’une garden-party. » Éric Vuillard.

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Ton père de Christophe Honoré

Ton père de Christophe Honoré

Un matin, la fille de Christophe Honoré entre dans la chambre de son père et lui tend un mot griffonné au feutre noir qu’elle a trouvé punaisé sur la porte d’entrée : « Guerre et Paix : contrepèterie douteuse ». Cet acte lâche, intervenu en pleine « Manif pour tous », est l’occasion pour le réalisateur et scénariste, homosexuel assumé, de revenir sur sa vie, ses amours adolescentes, ses questionnements, ses choix et le jugement incessant d’une société très normée qui ne peut s’empêcher de voir, chez celles et ceux éprouvant une attirance pour les personnes du même sexe, qu’une misérable déviance, une maladie honteuse. Et quand le fait d’être gay peut, à l’extrême limite, être toléré, il n’est pas envisageable d’être gay et père ou mère à la fois.

Un récit tonique, mené parfois comme un polar, car l’auteur de l’acte lâche ne s’arrêtera pas là.

Extrait, page 11 : « – Guerre et Paix : contrepèterie douteuse. »

Ma fille a lu ça avec sérieux. Insistant sur le « teuse » de « douteuse ». Puis petit mouvement de tête vers moi. Haussement d’épaules. Elle a demandé ce qu’était une contrepèterie.

Mes poumons ont pris chaud brusquement. Je me suis penché vers la fenêtre. Les persiennes laissaient tomber une lumière bleue où j’ai retourné le billet dans tous les sens.

Pourquoi avoir punaisé ce billet sur ma porte ? Pourquoi ne pas le glisser au-dessous ? Pourquoi s’attacher à l’afficher ?  Pourquoi ce désir de proclamer ce que l’on a tenu à me dire ? Mais tenait-on à me dire quelque chose ou plutôt à me signaler ? Cette blague était plus communiquée que partagée. A-t-on craint que je la dissimule et que je la taise, cette blague qu’on me faisait ? Était-ce si important de la montrer au grand jour qu’on ait fait le choix de la placarder ? » Christophe Honoré.

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Amours de Léonor de Récondo

Amours-Léonor-de-Récondo

Dans la France du début du XXe siècle, Céleste, jeune bonne chez les Boisvaillant, issue d’une famille nombreuse, a accepté son sort. Y compris celui d’être abusée par le maître des lieux, Anselme, notaire de père en fils, comme il se doit. « Garder la tête haute pour faire croire qu’on n’a pas honte » est devenu son mantra, sur les conseils d’Huguette, la gouvernante, dont on devine qu’elle a subi le même sort.  Mais à une époque où la contraception n’est pas un sujet, où le corps des femmes, n’appartient qu’aux hommes, ce qui devait arriver, arrive. Céleste tombe enceinte. Victoire, la deuxième femme d’Anselme, dont le ventre reste sec alors qu’elle est priée de toute part de donner un héritier aux Boisvaillant, le découvre quelques temps plus tard et finit par comprendre que le futur père est son mari. Plutôt que de congédier Céleste, Victoire décide de la garder à ses côtés à condition que Céleste lui abandonne l’enfant à naître.

Très belle histoire qui emmène le lecteur là où il ne s’y attend pas. Les chapitres sont courts, l’écriture alerte, précise et terriblement sensible. Léonor de Récondo, par ailleurs violoniste baroque, excelle à capter et évoquer cette onde invisible qui relie certains êtres entre eux comme elle excelle à décrire une époque et un milieu étouffés par la bien-pensance. Assurément sensible aux corps, elle réussit à magnifier celui des femmes avec une infinie délicatesse. Des femmes par ailleurs fortes et courageuses.

Extrait, page 27 : « Victoire s’entend bien avec sa belle-mère Henriette. Les premiers temps, l’accueil avait même été extrêmement chaleureux. Elle lui donnait du « ma fille » par-ci, du « ma fille » par-là, et Victoire s’était laissé amadouer par ses intonations câlines. Au fur et à mesure des années, Henriette s’était montrée plus revêche. Il ne faisait aucun doute dans l’esprit de Victoire que cela était lié au fait qu’elle n’avait pas encore réussi à donner d’héritier à Anselme.

Henriette avait même essayé, un jour, d’aborder, le sujet avec sa belle-fille : « Ma chère, je vous trouve bien pâle. Est-ce que vous allez bien ? Est-ce que tout fonctionne bien ? » En accentuant lourdement « fonctionne », elle dénudait l’abysse qui s’y cachait. Et Victoire le voyait crûment. Surgissaient devant ses yeux : sa nuit de noces désastreuse, les tentatives désordonnées et abrégées d’Anselme, ce dégoût qui la prenait chaque fois. Comment un enfant pouvait-il naître de cet enchevêtrement immonde ? Bien sûr, le regard de sa belle-mère la faisait culpabiliser terriblement. Elle était persuadée que cette incapacité venait d’elle. La fertilité supposée d’Anselme le mettait totalement hors de cause. Qu’avait-il à choisir des infertiles ? se demandait Henriette, qui avait insisté pour que, son deuil à peine fini, il trouve une nouvelle épouse. Anselme avait donc passé une petite annonce dans Le Chasseur français et tout s’était fait très vite. La réponse des parents de Victoire, désespérés à l’idée de trouver un mari pour leurs sept filles, et bien heureux d’avoir une si belle opportunité pour la quatrième d’entre elles. « Tu verras, lui avaient-ils dit, il a une très bonne situation, il est notaire. » Rien sur l’enchevêtrement immonde, pas un mot. Elle s’y ferait, avaient-ils pensé. Elle ne s’y est pas encore faite. » Léonor de Récondo.

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Continuer de Laurent Mauvignier

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Jeune adolescent de 17 ans, Samuel est à la dérive. Tout comme sa mère, Sybille, divorcée, qui ne sait plus comment s’y prendre avec lui. Fragile, se sentant débordée de toute part et terriblement seule, elle tente pourtant le tout pour le tout et décide d’emmener son fils au fin fond de l’Asie centrale, dans les contrées kirghizes pour un voyage initiatique de plusieurs mois à dos de cheval.

Le roman de Laurent Mauvignier sorti en août 2016 est à l’image du Kirghizistan : sauvage et brut. L’écriture est nerveuse comme sur le qui-vive, à l’instar de ces deux êtres qui ne savent plus s’écouter, se parler, prêts à s’invectiver à la moindre occasion, ravalant leurs colères, déceptions et hontes. Un roman poignant qui ne parle en réalité que d’amour. Mais pour mieux le faire émerger, il faut parfois aller au bout de soi-même, continuer, dans le plus total dépouillement.

Extrait, page 142 : « Alors Sybille se penche vers lui, très proche, son visage très près du sien. Elle entend son souffle et laisse sa main, ses doigts juste devant la bouche de Samuel, pour que son haleine lui caresse les doigts, ce souffle léger qui s’échappe d’entre ses lèvres ; elle observe comme elle n’a pas pu le faire depuis des années ses traits, sa bouche charnue et rouge, ses yeux fermés et toujours ses cils si grands, presque des cils de femme, des cils qui tenaient des siens et qu’il avait toujours eus, même bébé il avait des cils immenses. Elle le regarde et elle est heureuse de le voir dormir comme il est, sans colère, sans être sur la défensive, sans haine ni jugement contre elle – car peut-être que c’est ce qui est le plus dur : l’impression que chaque fois qu’il la regarde, ce n’est pas pour la voir, elle, comme elle est, mais pour la juger, pour lui prêter des intentions qu’elle n’a pas, pour lui faire un procès qu’elle a perdu d’avance. » Laurent Mauvignier.

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La vie, la mort, la vie d’Erik Orsenna

La vie la mort la vie Erik Orsenna

 Le sujet d’un livre tient parfois à peu de choses. Celui traité par Erik Orsenna, académicien, dans son livre La vie, la mort, la vie, est lié au fait qu’il occupe le fauteuil de Louis Pasteur et que son voisin de droite aux séances du jeudi de l’Académie, François Jacob docteur en biologie décédé en 2013, n’a cessé de le taquiner sur le fait qu’il n’entendait rien à la biologie et à la vie de Pasteur. C’est donc en chercheur qu’Erik Orsenna s’est lancé dans cette aventure. Mais un chercheur bien particulier qui n’a eu de cesse de disséquer son sujet pour mieux le comprendre et le faire comprendre à ses lecteurs. Au final, un livre très pédagogique sur la vie de ce fils de tanneur jurassien qui, chaque année, toute sa vie durant, passait deux mois dans le magnifique village d’Arbois. C’est ainsi qu’on apprend que l’illustre Louis Pasteur était un élève médiocre avant d’être repéré par Napoléon III. S’il doit ses découvertes à sa capacité à se questionner et à sortir de son laboratoire pour expérimenter sur le terrain – ce que peu de scientifiques faisaient à l’époque -, il les doit aussi à son épouse, Marie Laurent, Clermontoise, qui a toujours été présente à ses côtés, prête à tous les sacrifices. Moins connu est aussi le portrait qu’Erik Orsenna fait de l’homme. Brillant scientifique, Louis Pasteur était plutôt du genre austère, volontiers conservateur, donneur de leçons voire méprisant, tenant pour peu de choses tout ce qui ne pouvait être prouvé scientifiquement.

Un livre passionnant qui se lit en à peine deux soirées !

Extrait, page 99 : « En reconnaissance de ces succès, le ministre de l’Instruction publique et des Cultes nomme Pasteur administrateur et directeur scientifique de l’École normale.

À peine arrivé rue d’Ulm, il y instaure une discipline quasi militaire. Dans osn esprit, les normaliens sont payés et formés pour travailler et pour obéir. D’où une série de mesures immédiates qu’il estime nécessaires :

  • Livres jugés « inutiles » retirés de la bibliothèque. À quoi peuvent bien servir certains romans, dont Les Mystères de Paris d’Eugène Sue, par ailleurs violent antibonapartiste ?
  • Contrôle strict de l’habillement. Paul Vidal de La Blache, le futur géographe, est ainsi sanctionné pour tenue inconvenante, « l’attitude abandonnée de quelqu’un qui pense à autre chose ».
  • Lutte systématique contre différentes pertes de temps : consignes données pour réduire la durée de la toilette, limitation des permissions de sortie sans justification de leur nécessité ;
  • Obligation d’assister deux fois par jour aux prières ;
  • Interdiction de fumer ;
  • Ragoût de mouton servi tous les lundis (représailles contre les élèves l’ayant précédemment décrété immangeable.

Les normaliens grondent, surtout les « littéraires ». La tension monte. » Erik Orsenna.

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Et soudain, la liberté d’Evelyne Pisier et Caroline Laurent

Et soudain, la liberté Evelyne Pisier-Caroline Laurent

Évelyne Pisier est décédée le 9 février dernier. C’est pourtant son livre que je viens de lire, un formidable livre qu’elle avait commencé à réécrire sous une forme romanesque avec l’aide de sa jeune éditrice, Caroline Laurent. Toutes deux se sont rencontrées au cours du dernier trimestre 2016. À ce moment-là, la première approche de ses 75 ans. La seconde a tout juste 28 ans. Entre les deux – et il y a aussi quelque chose de formidablement romanesque dans leur rencontre – comme une évidence. Parce que l’amitié ne se soucie pas de l’âge.

Alors, quand Évelyne Pisier tire sa révérence, c’est Caroline qui reprend le flambeau et termine ce qu’elles avaient commencé à quatre mains. Et le résultat est bouleversant.

L’histoire d’Évelyne Pisier, sœur aînée de l’actrice Marie-France Pisier, est tout simplement incroyable et témoigne d’une époque tout aussi incroyable : de la fin des colonies françaises à nos jours, en passant par la révolution cubaine, Mai 68, le combat pour les droits des femmes. En parallèle, s’y ajoute ce que Caroline Laurent a appris, compris à travers sa relation, d’abord de travail et très vite d’amitié, avec Évelyne Pisier. Elle y raconte aussi la résonance que la vie d’Évelyne Pisier a avec la sienne, même à près d’un demi-siècle d’écart.

L’écriture est sensible et l’on se laisse emporter par cette histoire de femmes indépendantes et engagées, une histoire virevoltante, dramatique et joyeuse à la fois que le titre de ce roman nous laisse présager avant même d’avoir lu la quatrième de couverture.

Extrait, page 13 : « Ce devait être un rendez-vous professionnel, un simple rendez-vous, comme j’en ai souvent. Rencontrer un auteur que je veux publier, partager l’urgence brûlante, formidable, que son texte a suscitée en moi. Puis donner des indications précises : creuser ici, resserrer là, incarner, restructurer, approfondir, épurer.

Certains éditeurs sont des contemplatifs. Doigts longs et fins de sélénite ; esprit apaisé ; jardin zen et râteau miniature. J’appartenais à l’autre famille, celles des éditeurs garagistes, heureux de plonger leurs mains dans le ventre des moteurs, de les sortir tachées d’huile et de cambouis, d’y retourner voir avec la caisse à outils. Mais là, ce n’était pas n’importe quel texte, et encore moins n’importe quel auteur.

Sur mon bureau encombré de documents et de stylos était posé le manuscrit annoté. Pour une fois, ce n’étaient ni le style ni la construction qui avaient retenu mon attention mais bien la femme que j’avais vue derrière. En refermant l’ouvrage, une sensation étrange s’était mise à ondoyer en moi, de mon cœur à ma tête, de ma tête à mon cœur ; boule de feu aux contours bleutés. L’intuition de la rencontre à venir sans doute. J’ai ramassé mon courage pour l’appeler, « Allô ? », répondu sans respirer : « Allô bonjour madame Pisier ? »

Sa voix rauque était chaude ; enveloppante. Plus je lui parlais, plus ma peur se déliait, se détendait, comme on le dit d’un tissu trop raide ; devenait adrénaline. Son récit m’avait bouleversée. Elle était étonnée, n’y croyait vraiment pas, « ah bon ? ah bon ? », j’avais l’impression de voir ses doutes se matérialiser devant moi et étrangement, chacun d’entre eux renforçait ma détermination. Il fallait faire de cette histoire un livre. Nous nous sommes donné rendez-vous pour le vendredi suivant. Avant de raccrocher, j’ai senti qu’elle souriait au bout du fil. » Caroline Laurent.

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Sur la plage de Chesil de Ian McEwan

Sur la plage de Chesil-Ian McEwan

Dans la prude Angleterre des années 60, un couple, marié depuis quelques heures seulement, se retrouve enfin seul, dans la chambre d’hôtel qu’ils ont réservée pour leur nuit de noces. Tous deux s’aiment d’un amour profond et sincère et sont à la fois impatients et anxieux à l’idée de cette nuit que chacun a déjà imaginée, fantasmée. Une nuit qui changera leur vie à jamais.

Saisissant portrait d’une époque, d’un milieu et de deux êtres terriblement mal à l’aise dans ce moment – dilaté jusqu’à l’extrême – où, selon les croyances culturelles et sociétales, chacun doit savoir tenir son rôle sans jamais avoir réellement reçu de consignes de qui que ce soit. Les yeux dans les yeux, Edward et Florence se contemplent d’abord, tentant de donner le change, chacun envahi par des pensées que Ian McEwan va restituer aux lecteurs, avec une précision et une finesse d’analyse incroyables. Jusqu’au coup de théâtre.

Beau roman sur l’incapacité de dire et d’agir qui souligne aussi, sans en faire une généralité, la conception très différente de l’acte amoureux, selon le point de vue, masculin ou féminin.

Extrait, page 94 : « Dans la chambre, les fenêtres étaient grandes ouvertes sur la même vue : la pelouse de l’hôtel, les bois et la mer. Un changement de marée ou de vent, à moins que ce ne fût le sillage d’un bateau, leur apporta le son de plusieurs vagues qui se brisèrent en rafale, giflant la grève. Puis, tout aussi vite, elles se remirent à murmurer, à rouler doucement leurs galets. Elle lui enlaça le coup. « Tu veux que je te confie un secret ? – Oui ». Elle lui prit le lobe de l’oreille entre le pouce et l’index, attira tendrement sa tête vers elle et lui souffla : « En fait, j’ai un petit peu peur. »

Ce n’était pas totalement exact, mais, malgré sa finesse, jamais elle n’aurait pu décrire l’éventail d’émotions qu’elle éprouvait : une brusque sensation de rétrécissement, une répugnance généralisée pour ce qu’elle risquait d’avoir à faire, de la honte à la perspective de le décevoir et d’être percée à jour. Elle se détestait, et elle eut l’impression que les mots qu’elle lui chuchotait sifflaient dans sa bouche comme ceux d’un traître de mélodrame. Pourtant, mieux valait avouer sa peur que son dégoût ou sa honte. Elle devait faire tout ce qui était en son pouvoir pour limiter les attentes d’Edward ». Ian McEwan.

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