Derniers fragments d’un long voyage de Christiane Singer

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Lorsqu’un jeune médecin lui annonce le 1er septembre 2006 qu’elle n’a plus que six mois à vivre, la romancière et essayiste Christiane Singer décide de commencer un journal. Jour après jour, de séances de chimiothérapie qui la ramènent chez elle totalement éreintée en séjours à l’hôpital de plus en plus fréquents et longs jusqu’au service de soins palliatifs, Christiane Singer témoigne. Si elle ne nous cache rien de ses souffrances physiques et morales, elle témoigne surtout et avant tout de l’immense force spirituelle qui l’habite et qui lui permet d’accueillir la maladie. Accueillir la maladie, oui. Sans jugement, sans chercher à trouver une réponse à la question très humaine « pourquoi moi ? ». Accueillir la maladie pour la vivre pleinement, dans tout ce qu’elle a d’effrayant mais aussi dans tout ce qu’elle va permettre car « quand il n’y a plus rien, il n’y a plus que l’amour ». Et c’est ainsi que le lecteur la voit évoluer au fil des pages et des mois, véritablement habitée par quelque chose de plus grand qu’elle, terriblement vivante, malgré la maladie qui la grignote de l’intérieur, capable jusqu’au dernier souffle de se réjouir, de se laisser envahir par la joie et l’émerveillement. Deux états communicatifs, porteurs de sens, dans une société qui a tellement peur du vieillissement, de la maladie et de la mort. Un témoignage bouleversant qui nous rappelle humblement qu’en donnant la vie, on donne aussi la mort et que cette dernière fait partie intégrante de la vie.

Dans un entretien accordé à la radio RCF, voici ce que Christiane Singer disait sur le vieillissement et la mort : « J’ai écrit un livre sur les âges de la vie. J’ai tenté de montrer ces métamorphoses de l’être au cours de la vie. Il est évident que tout cela ne vaut que si l’on a appris en cours d’existence à mourir. Et ces occasions nous sont données si souvent ; toutes les crises, les séparations, et les maladies, et toutes les formes, tout, tout, tout, tout nous invite à apprendre et à laisser derrière nous ; La mort ne nous enlèvera que ce que nous avons voulu posséder. Le reste, elle n’a pas de prise sur le reste. Et c’est dans ce dépouillement progressif que se crée une liberté immense, et un espace agrandi, exactement ce qu’on n’avait pas soupçonné. Moi j’ai une confiance immense dans le vieillissement, parce que je dois à cette acceptation de vieillir une ouverture qui est insoupçonnable quand on n’a pas l’audace d’y rentrer. ».

Christiane Singer a mis un terme à son manuscrit le 1er mars 2007, exactement six mois après l’annonce de sa fin prochaine. Elle est décédée le 4 avril.

Extrait, page 55 : « jeudi 30 novembre. Un livre se prépare en moi. Il sera constitué de toutes ces bribes que je griffonne jour et nuit et qui s’organisent d’elles-mêmes comme limaille de fer sur champ magnétique. Plusieurs titres trottinent devant moi. « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage ! ». Était-ce un beau voyage, Ulysse ? Le tien ? Le mien était parfois terrifiant et pourtant je tiens fermement au premier mot du vers de Du Bellay « Heureux… ».

Je sais que j’ai toujours exagéré, provoqué, mais toujours avec une sincérité brûlante. Je revois ma mère, née Anna Christina Wawaruschka, demi-ukrainienne, blonde et véridique et remplie à ras bord de nature, me dire à tous les âges en hochant doucement la tête : « Ma fille, pourquoi exagères-tu toujours ? » Une fois encore, mère aimée : « Pour sauver ma peau devant la détresse, je me mets debout et au lieu de subir, j’acquiesce de toute mon âme ! »

Heureux qui comme moi a fait un terrifiant voyage, car il a reçu en présent de revenir des gouffres de la mort pour aimer et pour témoigner.

Étrangement, « l’exagération » m’a toujours paru être l’expérience parfaite. Je me suis vite aperçue que tout ce que je n’avais pas osé vivre jusqu’au bout ne me lâchait plus. Il n’est que l’expérience menée à terme qui libère. Nous sommes poursuivis toute une vie par ce que nous n’avons pas osé vivre en entièreté. Toute énergie – quand elle a été éveillée – veut voir son fruit mûr avant de se dissiper ». Christiane Singer.

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