Les corps inutiles de Delphine Bertholon

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C’est l’été, la fin des cours. Clémence a quinze ans et quitte, le temps d’une soirée avec des amis, le domicile de ses parents. La ruelle au nom d’oiseau qu’elle emprunte si souvent est déserte. Il fait encore jour. Soudain, un homme qu’elle n’a pas vu arriver l’attrape et pose la lame froide de son couteau sur son cou. En l’espace de quelques minutes, Clémence perd sa candeur et son insouciance. Elle avait quinze ans, elle a mille ans désormais. Un traumatisme qui va marquer toute son existence.

C’est un livre magnifiquement bien écrit que nous offre Delphine Bertholon. Tout au long de cette histoire, qui prend assez vite des accents de polar, nous retrouvons Clémence, tantôt à quinze ans, tantôt à 30 ans. Un temps maquilleuse pour le cinéma, elle est finalement devenue maquilleuse de poupées gonflables pour mâles esseulés, travaille seule et à l’abri de tous les regards, enfermée dans sa douleur, murée dans le silence, coupée de ses émotions et de son ressenti corporel. Boire une tasse de café brûlant, se trancher la paume de la main ne lui fait aucun effet puisque, depuis ce soir d’été qui devait être une fête, elle ne ressent physiquement plus rien.

Delphine Bertholon manie avec brio la valse des sentiments, de la peur à la haine, n’épargne rien au lecteur et suscite chez lui ces mêmes émotions. Un roman poignant qui évoque tour à tour la culpabilité, ces choses tues, fantômes de nos vies, qui n’en finissent pas de nous meurtrir, ainsi que le rapport au corps. Impossible de fermer ce livre une fois commencé.

Extrait, page 71 : « Recluse dans sa chambre, elle se persuadait : d’ici quelques semaines, tout au plus quelques mois, elle aurait oublié ce pénible incident. Elle était toujours vierge, l’important était sauf. Virgile avait raison, ce n’était pas si grave. Un accident de parcours, un heurt sans conséquence – l’un de ces petits riens qui émaillent l’existence. Elle répétait le mot « rien » jusqu’à le vider, piètre ironie, de toute signification. ; mais une image sans cesse lui revenait en mémoire, un autre incident, un lointain souvenir. Le vase de la grand-mère, fracassé en faisant du roller quand elle avait dix ans… dans le couloir. Bien sûr, patiner dans le couloir était formellement interdit par la loi : elle avait pris une rouste, la seule de sa vie. Son père ne l’avait jamais frappée, ne frapperait plus jamais, sans doute de cette baffe s’était rendu malade. Mais cette fois-ci, elle avait pris une rouste, comme si elle avait brisé bien autre chose qu’un objet – mille morceaux de Mamie morte explosés sur le sol. La cadette, Suzanne, avait trois ans à peine : elle rigolait jusqu’à s’en étouffer, sans rien comprendre du drame qui se nouait ici, sur le parquet Versailles entre les bouquets ronds. Aux yeux de Suzie, c’était juste le bazar, la fête nationale, une sorte d’attraction dans cet appartement où personne (jamais) ne disait un mot plus haut que l’autre. » Delphine Bertholon.

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