En finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard Louis

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Il s’appelle Eddy Bellegueule. Un nom très commun dans le nord de la France. Et un prénom assez « classique » lorsqu’on grandit dans une famille socialement et culturellement pauvre qui s’achète une part de rêve en donnant à sa progéniture un prénom américain qui fleure bon le strass et les paillettes, la gloire et l’argent.

Eddy Bellegueule a 10 ans. Issu d’une famille de quatre enfants, il a depuis longtemps compris qu’il était différent. De ses frères et sœurs, de ceux de son âge mais sans vraiment savoir en quoi, sans pouvoir nommer cette différence. Oui, il a la voix haut perchée et des gestes efféminés. Mais pour lui, c’est ainsi. Il EST comme cela. Mais pour les autres, sa famille, ses camarades de classe, cette particularité est incompréhensible et insupportable. Eddy Bellegueule n’est « qu’une gonzesse », « un sale pédé ». Dès lors, face à l’inconnu, l’insulte est plus facile que l’interrogation et la compréhension, les crachats et les coups plus viriles que les gestes d’amitié et la tendresse. Si l’enfer existe, il ressemble sans doute à ce qu’Eddy Bellegueule vit au quotidien jusqu’à ce qu’il décide, avec une maturité et une lucidité incroyables, d’en finir avec cet autre qui n’est pas lui.

Édouard Louis est Eddy Bellegueule. C’est sa propre histoire qu’il raconte. Manière d’exorciser une enfance meurtrie dont il dit « qu’il [n’] en a aucun souvenir heureux ». C’est aussi pour cela qu’il a réalisé les démarches administratives nécessaires pour changer de nom et se défaire de son passé. La force de ce récit, à l’écriture très maîtrisée, réside non pas dans la dénonciation de ce qu’il a vécu – il n’exprime pas de haine vis-à-vis de sa famille et de ceux qui l’ont martyrisé – mais dans la restitution sans pathos de son enfance. C’est aussi le portrait d’une famille et d’un milieu défavorisés, abandonnés par les élites qui nous gouvernent. Ici, misères sociale et culturelle se conjuguent, terreau d’une violence inouïe, insoutenable. À se demander comment Édouard Louis a réussi, seul, à en sortir. Aujourd’hui normalien, Eddy Bellegueule, 23 ans, se consacre à l’écriture. En 2014, il a obtenu le prix Pierre Guénin contre l’homophobie et pour l’égalité des droits.

Extrait, page 35 : « Ils sont revenus. Ils appréciaient la quiétude du lieu où ils étaient assurés de me trouver sans prendre le risque d’être surpris par la surveillante. Ils m’y attendaient chaque jour. Chaque jour, je revenais, comme un rendez-vous que nous aurions fixé, un contrat silencieux. Je ne venais pas les affronter. Ce n’était ni le courage ni quelque forme de témérité qui me poussait à entrer dans le couloir – un petit couloir à la peinture blanche et écaillée, l’odeur des produits ménagers industriels utilisés dans les hôpitaux et les mairies.

Uniquement cette idée : ici, personne ne nous verrait, personne ne saurait. Il fallait éviter de recevoir les coups ailleurs, dans la cour, devant les autres, éviter que les autres enfants ne me considèrent comme celui qui reçoit les coups. Ils auraient confirmé leurs soupçons : Bellegueule est un pédé puisqu’il reçoit des coups (ou l’inverse qu’importe). Je préférais donner de moi une image de garçon heureux. Je me faisais le meilleur allié du silence, et, d’une certaine manière, le complice de cette violence (et je ne peux m’empêcher de m’interroger, des années après, sur le sens du mot complicité, sur les frontières qui séparent la complicité de la participation active, de l’innocence, de l’insouciance, de la peur).

Dans le couloir, je les entendais s’approcher, comme – ma mère me l’avait raconté un jour, je ne sais pas si elle disait vrai – les chiens qui peuvent reconnaître les pas de leur maître parmi mille autres, à des distances à peine imaginables pour un être humain. » Édouard Louis.

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