Je vous écris dans le noir de Jean-Luc Seigle

Je vous écris dans le noir-Jean-Luc-Seigle

Pauline Dubuisson. Un nom banal qui a pourtant défrayé la chronique en 1951 lorsque cette jeune femme, alors âgée de 24 ans, tue son fiancé. Apprenant la nouvelle, son père, héros de Verdun dont deux des fils sont morts au combat pendant la Seconde Guerre mondiale, se suicidera. Son procès qui se tiendra en 1953 ne retiendra d’elle que ses mœurs légères et sa trahison avec l’ennemi puisque Pauline Dubuisson a été tondue à la Libération pour avoir couché avec un médecin-chef allemand. Condamnée à mort, Pauline Dubuisson sera finalement graciée après neuf ans de prison. Le cinéaste Henri-Georges Clouzot s’emparera du sujet en 1960 pour en faire un film intitulé « La Vérité » avec Brigitte Bardot dans le rôle de Pauline Dubuisson. Lorsqu’elle le verra à sa sortie de prison, Pauline Dubuisson décidera de quitter la France pour le Maroc, choquée par le travestissement de son histoire. C’est donc au Maroc, à Essaouira, que commence ce livre, alors même que Jean, son nouveau compagnon, la demande en mariage. Un livre écrit à la première personne du singulier avec maestria.

Plutôt que de raconter les faits et le procès, Jean-Luc Seigle se glisse dans la peau de Pauline Dubuisson, qui se fait appeler Andrée, pour mettre à jour ce qui n’a pas été dit à son procès. Jamais. À aucun moment. Et c’est une jeune fille profondément blessée, touchante que l’on découvre, loin de l’image de la petite bourgeoise à la sexualité débridée que la presse et la société faussement pudibonde de l’époque se sont empressées de jeter dans la fosse aux lions. Par son écriture sensible et empathique, Jean-Luc Seigle réhabilite Pauline Dubuisson cinquante-deux ans après son suicide.

Extrait, page 140 : « Mon désir de fuir cette famille était bien plus ardent et bien plus ancien que je le croyais, il datait peut-être même de ma naissance. Ma mère me l’avait dit : « Tu es sortie de mon ventre quelques jours avant terme, alors que tes frères seraient bien restés, ils ont tous dépassé la date prévue… On aurait dit que tu avais envie de voir le monde au plus vite. » J’avais toujours la même envie. Mais impressionnée par la stature virile de mon père, je m’inclinai sans discuter. Je n’avais plus de désir devant sa détermination et son jugement. C’est difficile à expliquer. Il y a l’être et le mal-être, il y a le bonheur et le malheur, il y a la joie et la tristesse, il y a l’envie et le dégoût, mais il n’y a pas de mot qui s’oppose et contrarie l’idée du désir. Le désir est ou il n’est pas. Il n’est que dans l’accomplissement. Ou alors, l’inverse du désir est peut-être bien le désarroi, quand justement on perd l’arroi, ce qui permet de tracer son sillon. Le chemin que je m’étais tracé s’était effacé en quelques minutes. J’étais tellement anéantie par toute cette confusion dans laquelle j’avais baigné toute mon enfance que je n’eus pas la force de résister à mon père, pas même à sa perversion que je pressentais sans être encore capable de mesurer le piège qu’il me tendait. Mon père avait la clé de la porte par laquelle je pouvais m’en aller et je compris bien qu’il ne me la remettrait qu’une fois ma dette payée ». Jean-Luc Seigle.

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