Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal

Couverture Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal

Un été à Marseille, de jeunes adolescents se mesurent les uns aux autres en sautant le long de la corniche Kennedy. Trois plongeoirs naturels servent à départager les courageux des audacieux et des givrés : d’abord trois mètres, ensuite sept mètres et enfin douze. Une hauteur qui donne à la fois la nausée et un sentiment de toute puissance. Dans un monde qui ne sait pas quoi faire de sa jeunesse, qui ne lui offre de lui-même qu’une vision triste et sans avenir, la jeunesse se trouve un terrain de jeu à la hauteur de ses espérances et de la vie qui brûle en elle. La voici réunie chaque jour ou presque sur ce qu’elle nomme La Plate. S’y retrouvent Ptolémée, Mario, Loubna, Eddy, Mickaël, Bruno, Rachid… et Suzanne. La Plate est leur QG, « une scène où ils s’exhibent », « frimer, tchatcher, sauter, plonger, parader, c’est ce qu’ils font quand ils sont là ».

Ce dont ils ne se doutent pas, c’est que Sylvestre Opéra les observe au loin, avec ses jumelles. Chargé de la surveillance de cette zone du littoral, le commissaire incarne une sorte d’antithèse de cette jeunesse exaltée. Si lui se dope à la vodka, les autres s’enivrent des risques qu’ils prennent à sauter de plus en plus haut. Jusqu’au jour où la tolérance zéro face à cette jeunesse désœuvrée est clairement affichée par le maire de la ville…

Une fois de plus, Maylis de Kerangal nous offre un roman à l’écriture nerveuse et juste dans laquelle la fureur de vivre dans sa version contemporaine suinte dans toutes les pages. À croire que cette femme a tout vécu tant elle sait nous immerger dans des mondes totalement différents de Naissance d’un pont qui raconte la vie sur le chantier monumental de la construction d’un pont (billet à lire ici : Naissance d’un pont) à Tangente vers l’est (ici : Tangente vers l’est), rencontre entre un jeune déserteur et une Française dans un train qui roule vers l’est ou encore Réparer les vivants qui aborde avec pudeur et vérité le thème du don d’organes (c’est par ici : Réparer les vivants).

Extrait, page 36 : « Eddy regarde la fille poussée au milieu du cercle, quelque chose le dépasse, il évite son visage mais intercepte le haut de son corps : cou, gorge, épaule, bras. Elle n’est pas d’ici, elle n’est pas des leurs, il le sait, c’est sans équivoque quand pourtant rien, aucun détail – vêtement, maillot, bijoux, coiffure – ne permet de l’épingler sur le cadastre social qu’il a élaboré, partition sommaire, quasi duale, d’une efficacité à toute épreuve, c’est ainsi qu’il s’y retrouve et jamais il ne se trompe.

Les minutes s’écoulent, le silence s’épaissit, la chaleur est lourde, les têtes ne bougent plus : disposées en cercle sur la Plate, elles attendent le verdict. Eddy sait qu’il doit parler, trop long ce silence, trop long, c’est ça, casse-toi, casse-toi, pauvre conne, voilà ce qu’il devrait articuler à voix haute et jeter à la face de la fille, et ensuite il retournerait plonger au Cap, suivi de ses potes, ses potes qui attendent aussi, et piétinent, on ne va pas y passer des heures, il faut la sacquer cette fille, la sacquer et c’est tout, mais Eddy ne dit rien, son élan interne – retenir la fille, prolonger sa présence sur la Plate – contrarie celui de la bande – le bannissement -, il le sent, ce sont des impulsions adverses, il doit trouver quelque chose pour s’en sortir. On va la faire sauter. Il lance ce pronunciamiento, la voix sûre et sans affect, le cercle bouge, un visage s’avance, Mario, treize ans, en paraît à peine onze, cheveux courts et queue de rat dans la nuque, taches de dépigmentation sur la figure, oreille percée d’un anneau de pirate, fluet, les bras noués sur le torse, croix chrétienne, maillot noir slipé, lacet qui pendouille entre les cuisses maigres, il saute depuis l’été dernier, avec ceux de la Plate ; il demande on va la sauter, tu dis, on va tous la sauter ? Eddy sourit sans regarder la fille puis se penche vers le petit qui a parlé et reprend, lapidaire : pas la sauter, la faire sauter, on va lui faire faire un Just Do It. » Maylis de Kerangal.

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