HHhH de Laurent Binet

Couverture HHhH de Laurent BinetVoilà un livre peu commun. Il raconte l’attentat organisé contre Heydrich, grand organisateur de la Solution finale, bras droit d’Himmler, à Prague en 1942. Peut-être vous direz-vous dans ce cas que nous tenons là un livre d’histoire, celui-là même que beaucoup fuient parce que comportant force détails, noyant parfois le lecteur dans une multitude d’informations qu’il estime à la périphérie du sujet principal. Bref, un livre rebutant à souhait, froid, sans ambiance, celle précisément qu’on aime à retrouver dans les romans parce qu’ils nous plongent dans une atmosphère fictionnelle. C’est en cela que HHhH est peu commun. Agrégé de lettres, professeur de français, fin connaisseur de Prague et très attaché à cette ville, Laurent Binet tenait à raconter cette histoire de résistants tchèques et slovaques. Mais comment raconter ce qu’on n’a pas soi-même vu et vécu sans faire intervenir quelques éléments romanesques tout en maintenant le lecteur dans une attente fébrile, à la manière d’un polar. Rude défi que Laurent Binet a relevé avec brio et pour lequel son livre a reçu le prix Goncourt du premier roman. Les premières pages sont déroutantes. Ecrivant à la première personne du singulier, Laurent Binet n’hésite pas à commenter ses propres écrits, à les critiquer lorsque son écriture se laisse trop aller à la fiction, à revenir même sur  certains aspects narrés dans tel ou tel paragraphe pour se contredire et rétablir la vérité. Déroutant, étonnant mais la mécanique fonctionne. Dans cette lutte permanente entre la réalité historique et la fiction, Laurent Binet parvient magnifiquement bien à se frayer un chemin, certes étroit et sinueux, mais formidablement bien construit. Pas un seul instant, on ne s’ennuie. Peu convaincue au départ, je me suis laissée happer par cette histoire, bien réelle, cet acte de résistance peu connu qui a mis fin à la vie de Reinhardt Heydrich, surnommé « la bête blonde » ou encore « le bourreau de Prague ». Au final, HHhH, autre surnom attribué à Heydrich et signifiant Himmlers Hirn heißt Heydrich (le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich), est un très bon livre qui se dévore en quelques heures. A mi chemin entre le roman historique et le livre d’histoire pure.

 Extrait, page 176 et 177 : « Natacha lit le chapitre que je viens d’écrire. A la deuxième phrase, elle s’exclame : « Comment ça,  » le sang lui monte aux joues  » ?  » Son cerveau gonfle dans sa boîte crânienne » ? Mais tu inventes ! »

Ça fait déjà des années que je la fatigue avec mes théories sur la caractère puéril et ridicule de l’invention romanesque, héritage de mes lectures de jeunesse (« la Marquise sortit à cinq heures », etc.), et il est juste, je suppose, qu’elle ne laisse pas passer cette histoire de boîte crânienne. De mon côté, je me croyais bien décidé à éviter ce genre de mentions qui n’ont, a priori, d’autre intérêt que de donner au texte la couleur du roman, ce qui est assez laid. En plus, même si je dispose d’indices sur la réaction d’Himmler et son affolement, je ne peux pas être vraiment sûr des symptômes de cet affolement : peut-être est-il devenu tout rouge (c’est comme ça que je l’imagine) mais aussi bien est-il devenu tout blanc. Bref, l’affaire me semble assez grave.

Avec Natacha, sur le coup, je me défends mollement : il est plus que probable qu’Himmler ait eu effectivement mal à la tête et de toute façon, cette histoire de cerveau qui gonfle n’est qu’une métaphore un peu cheap pour exprimer l’angoisse qui s’est emparée de lui à l’annonce de la nouvelle. Mais je ne suis pas moi-même très convaincu. Le lendemain, je supprime la phrase. Malheureusement, cela crée un vide que je trouve désagréable. Je ne sais pas trop pourquoi, je n’aime pas l’enchaînement de « Himmler giflé en pleine face » avec « Il vient de recevoir la nouvelle », trop abrupt, on perd le liant auparavant assuré par ma boîte crânienne. Je me sens donc obligé de remplacer la phrase supprimée par une autre, plus prudente. Je réécris quelque chose comme : « J’imagine que sa tête de petit rat à lunettes a dû virer au rouge. » C’est vrai qu’Himmler avait une tête de rongeur, avec ses bajoues et sa moustache, mais évidemment la formule perd en sobriété ». Laurent Binet.

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Classé dans Les critiques, Les extraits

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