Tangente vers l’est de Maylis de Kerangal

Couverture Tangente vers l'est de Maylis de KerangalIl y a d’abord Aliocha, le jeune appelé. Il a épuisé tous les subterfuges pour échapper à l’armée. Le voilà donc à bord du Transsibérien, en route pour un voyage de plusieurs jours qui le mènera jusqu’à sa garnison. Coincé entre des soldats avinés dans un compartiment enfumé et trop étroit pour le nombre qu’ils sont, il décide de déserter, quitte à sauter du train en marche. La providence s’incarnera dans les traits d’Hélène, une Française. Elle est montée en gare de Krasnoïarsk. Le regard lointain, elle semble fuir quelque chose ou quelqu’un. Ils parcourront ensemble plusieurs milliers de kilomètres à l’est toute, l’une cachant l’autre dans son compartiment couchette, dans une ambiance oscillant entre la méfiance et la compréhension, entre la peur et la solidarité.

Une fois de plus, Maylis de Kerangal excelle à nous plonger dans un univers à part, une sorte de huis clos qui pousse les protagonistes à aller au bout d’eux-mêmes. Comme dans Naissance d’un pont, les mots sonnent justes et s’entrechoquent, nous tiennent en haleine. Aliocha et Hélène ne sont pas les seuls à bord du Transsibérien. Les lecteurs y sont aussi, ressentent la tension de plus en plus prégnante au fur et à mesure que l’étau se ressert sur le jeune déserteur.

Extrait, page 15 : « Ils ont quitté Novossibirsk et l’immense gare principale, les hauts murs d’un vert laiteux, le hall carrelé à l’acoustique de piscine municipale – un temple glacé. Aliocha a peur. Putain la Sibérie ! Voilà ce qu’il pense une pierre dans le ventre, et comme pris de panique à l’idée de s’enfoncer plus avant dans ce qu’il sait être une terre de bannissements, oubliette géante de l’empire tsariste avant de virer pays du goulag. Un périmètre interdit, une zone mutique et sans visage. Un trou noir. La cadence du train, monotone, loin d’ankyloser son angoisse, l’agite et la ravive, déroule les files de déportés pioches à la main dans les tempêtes de neige, rameute les baraques frêles alignées au milieu de nulle part, les cheveux que le gel a collés dans la nuit contre les sols de planches, les cadavres raidis sous le permafrost, images tremblées d’un territoire dont on ne revient pas. Dehors l’après-midi s’achève, dans quelques heures ce sera la nuit, mais cette nuit-là ne saurait se peupler de rêves humains. Aliocha le sait aussi, rien ici n’est à la mesure de l’homme, rien de familier ne saurait l’y accueillir, c’est même cela qui le terrorise, cette poche continentale à l’intérieur du continent, cette enclave qui aurait l’immensité pour frontière, cet espace fini mais sans bord – et conforme, c’est étrange, à la représentation que les astrophysiciens donnent de l’univers soi-même -, et ça fout la trouille tout ça, on le comprend sans peine, ça fait peur, et le cœur d’Aliocha bastonne dans sa poitrine quand le train, lui, progresse droit à vitesse constante, tout comme progresse désormais la terreur du garçon » Maylis de Kerangal.

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